Comme nous l’évoquions en mars 2025, la Commission nationale du débat public a bien failli faire les frais de la loi de simplification, alors portée par Michel Barnier. Nous sommes en septembre 2026 et vous constatez que sur ces enjeux de démocratie environnementale, il y a encore beaucoup à faire…
Adrien Bouzonville : Il suffit de se rendre dans une mairie pour constater qu’il est extrêmement compliqué, pour tout citoyen qui le souhaite, de se saisir d’outils comme les consultations ou les enquêtes publiques. Pour être honnête, je n’y avais jamais vraiment prêté attention. C’est à mon retour d’Australie et de Nouvelle-Zélande que ça m’a frappé : là-bas, les gens n’hésitent pas à saisir les autorités dès qu’ils constatent des nuisances qu’ils considèrent comme anormales ou venant perturber leur quotidien. Et, en général, les réactions sont assez rapides.
Ce qui n’est pas le cas, en France ?
Ici, les mentalités sont différentes. Saisir une autorité comme le préfet est extrêmement compliqué. Déposer une main-courante en gendarmerie peut au mieux être vu comme une perte de temps, au pire comme un acte de délation. Mener ce genre d’actions n’est pas vu comme quelque chose d’acceptable, alors que subir des nuisances est toléré.
Au delà des mentalités et de pratiques différentes, d’un pays à un autre, comment objectiver la perception des odeurs ?
Cela tient en cinq lettres : FIDOL. Des critères utilisés pour évaluer l’impact des émissions d’odeurs dans un environnement. Il y a d’abord le critère de « fréquence » qui permet d’évaluer le nombre d’événements considérés comme gênants. Il y a ensuite « l’intensité » des odeurs perçues et leur « durée » d’exposition. Il y a aussi ce qu’on appelle « l’offensiveness » et qu’on pourrait traduire par le caractère « offensant » de ces odeurs. Enfin, il y a le critère dit de « localisation » de ces nuisances.
Alors que l’on parle « démocratie environnementale » et des moyens citoyens de s’en saisir, pourquoi avoir répondu sur les émissions d’odeurs dans l’environnement ?
Parce que dans les projets agricoles et industriels, les odeurs restent le parent pauvre de la surveillance environnementale. Par définition, la nuisance olfactive est quelque chose de très subjectif. Il y a cet aspect personnel qui rend compliqué la réaction face à une odeur. Fait-elle partie du domaine de l’acceptable, comme avec les épandages qui rythment la vie du monde rural ? Fait-elle partie de cette zone grise, où l’on se dit que c’est gênant mais encore supportable ? Ou doit-elle être considérée comme une nuisance « offensante » ?
C’est parce qu’individuellement, on ne sait pas toujours où se situer, que la qualité de l’environnement olfactif n’est pas ou peu pris en compte collectivement. La mobilisation des habitants et les signalements qu’ils adressent aux collectivités sont évidemment essentiels pour rendre ces nuisances visibles. Mais ces écrits restent souvent dispersés, difficiles à exploiter dans la durée et encore trop facilement considérés comme de simples « ressentis ».
C’est précisément pour répondre à cette difficulté que nous avons développé, en juin dernier, Odour.Live, une plateforme citoyenne permettant à chacun de signaler simplement une odeur, de manière gratuite et anonyme s’il le souhaite, et de contribuer ainsi à la constitution d’un historique objectif des épisodes odorants se manifestant près de chez soi.
En vous écoutant, on pense immédiatement à « l’enfer olfactif » qu’ont vécu, cet été, les riverains de l’usine d’équarrissage de Plouvara (22) qui ont été plus de 140 à se saisir de cet outil, en moins de quinze jours…
À l’heure où l’on se parle [cet entretien a été réalisé le 11 septembre, NDLR], on en est à 301 signalements enregistrés sur Odour.Live. Une fois entrés dans la base de données, ces signalements sont horodatés et géoréférencés. Ce qui permet notamment de documenter nos cinq critères FIDOL.
L’intérêt de cette démarche est de passer progressivement du témoignage individuel à une observation collective et structurée de l’environnement olfactif. Une observation objective, très utile dans les échanges avec l’exploitant, la collectivité ou encore les services de l’État.
A contrario, votre plateforme pourrait être détournée par des collectifs qui auraient intérêt à faire capoter tels ou tels projets ?
Le risque que vous pointez est réel, quoi que peu probable. Si cela devait arriver, je dis toujours aux comités de riverains ou aux associations qui me sollicitent que procéder à de faux signalements se retournerait fatalement contre eux. Sans oublier le coût réputationnel de ce genre de combats, comme celui mené par les habitants de Saint-Donan et de Plouvara.
Des combats qui peuvent rapidement être médiatisés, avec toutes les conséquences que cela peut entraîner pour l’une ou l’autre des parties concernées.
D’autres vous diront que « trop de concertation tue la transition énergétique ». Que répondre à ça ?
Que cette transition est nécessaire, mais pas à n’importe quel prix. Et surtout pas au détriment des impacts locaux que peuvent provoquer certaines de ces installations.
En Bretagne, vient immédiatement en tête l’exemple des méthaniseurs. Au nom de la diversification énergétique, l’État presse GRDF d’augmenter sa production de « gaz vert ». Résultat, ce fournisseur d’énergie fait le tour des chambres d’agriculture qui poussent, à leur tour, leurs adhérents à se mettre à la méthanisation. Pour quelles conséquences ?
Pour commencer, disons qu’un projet de méthanisation peut être correctement conçu et exploité, mais qu’il peut également générer des nuisances olfactives lorsque ce dernier est mal maîtrisé. Cela peut avoir lieu lors de certaines opérations, en cas de dysfonctionnement, ou simplement du fait de certaines activités associées comme la réception des intrants, le stockage des digestat, l’épandage, etc.
Vous l’avez dit, la pression pour développer la production de biogaz est aujourd’hui très forte. Reléguant parfois au second plan la question des odeurs. La présentant comme une nuisance subjective qu’il faudrait simplement « accepter » au nom de la transition énergétique.
Vous l’avez dit aussi, cette pression est particulièrement importante sur le territoire breton, avec ses nombreux élevages et ces projets de méthanisation

Encore une fois, produire une énergie renouvelable ne dispense pas de garantir un environnement de vie sain aux riverains.
C’est tout l’enjeu d’Odour.Live : rendre la parole aux citoyens, en leur donnant les moyens de documenter leur environnement olfactif. Cela, sans avoir à engager immédiatement plusieurs milliers d’euros dans des procédures ou des études spécialisées.
Un moyen collectif et gratuit qui permet également de conserver une trace de ces différents épisodes de nuisances olfactives sur les territoires…
Exactement. Nous pensons également que cet outil peut encourager les riverains à mieux s’organiser collectivement : un comité de riverains peut ainsi consolider les observations de chacun, identifier des épisodes récurrents, documenter les situations problématiques et disposer d’éléments beaucoup plus robustes dans ses échanges avec l’exploitant, l’industriel, la collectivité ou les services de l’État.
L’objectif final est simple : permettre aux citoyens de faire reconnaître leur droit à un environnement olfactif approprié, tout en donnant aux autorités des données utiles pour comprendre d’où viennent les nuisances et comment y remédier.
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