Dans le Morbihan, un évêque « doublé sur sa droite » et un « curé CNews » ouvrent grand les vannes du diocèse aux « tradis »

17 septembre 2026
Pierre-Yves Bulteau, Julien Meffre
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Depuis sa nomination par le pape, en 2005, le très discret Monseigneur Centène a laissé son évêché devenir un lieu où s’épanouissent certaines des figures les plus conservatrices du catholicisme breton. Au détriment de la branche la plus progressiste de son Église.

L’expression est à l’image du bonhomme. Aussi percutante qu’inattendue. Col romain épousant un broussailleux collier de barbe blanchi par le temps, Jean-Eudes Fresneau s’arrête, un instant. Puis lâche, dans un sérieux désarmant : « L’Église n’est pas une poupée Barbie™. C’est un hôpital de campagne avec des blessés dont il faut savoir prendre soin. »

Parmi ces « blessés », le curé de Sarzeau ne fait aucune distinction. Englobant aussi bien les « cathos de gauche » que les « tradis ». Même si, depuis quelque temps, l’ecclésiastique note comme une forme de déséquilibre qui s’installerait parmi les fidèles et les prêtres du diocèse de Vannes. « Qu’on accueille cette frange de l’Église, oui. Mais plus qu’ailleurs en Bretagne, notre évêché favorise le catholicisme identitaire. »

Jean-Eudes Fresneau, curé de Sarzeau
Jean-Eudes Fresneau, curé de Sarzeau.

Ce sentiment, Jean-Eudes Fresneau n’est pas le seul à l’exprimer. « Si la Bretagne a donné de multiples militants de l’action catholique ouvrière à l’institution, nous assistons à la disparition de cette génération », décrypte un ancien responsable national de cet ensemble de mouvements, s’inscrivant dans la doctrine sociale de l’Église.

Maryvonne Kermarec en sait quelque chose. Présidente pendant dix ans de Chrétiens dans le monde rural du Morbihan, elle explique à Splann ! que cette instance est la dernière du mouvement catholique ouvrier à recevoir une aide financière du diocèse, lui permettant ainsi de salarier une personne à temps partiel.

Longtemps terre démocrate-chrétienne, la Bretagne voit disparaître ces courants progressistes, à mesure que disparaissent leurs militants.

« Voyage en puberté »

À en croire deux enseignants d’établissements privés sous contrat avec l’État, cette évolution serait « assez calquée sur ce que vit actuellement la société ». Jusqu’à s’immiscer dans le fonctionnement de l’enseignement morbihannais.

« Quand j’ai été formé, explique à Splann ! celui que l’on appellera Matthieu, il y avait ce discours assumé de dire qu’en tant qu’école confessionnelle, on devait être aussi une école d’accueil des autres religions. »

Une vingtaine d’années plus tard, dont quatre passées comme directeur, Matthieu dit « regretter la disparition de cette dimension d’ouverture ». Un léger virage qui peut prendre des formes parfois plus radicales. Comme dans l’école de Camille*, directeur depuis une quinzaine d’années dans différents établissements du Morbihan.

« Il est peu de dire que nous sommes débordés dans notre quotidien, reconnaît ce dernier. Il arrive donc que nous demandions des moyens humains pour nous décharger. »

C’est ainsi qu’un jour il accepte la venue, dans l’une de ses classes, de deux bénévoles de la paroisse mitoyenne de son école. « Et voilà qu’en plein cours de catéchèse, raconte Camille, elles se mettent à digresser sur la place de l’islam en France, sur les figures centrales de Trump et de Poutine. »

« Aujourd’hui, ces gens sont hyper présents dans nos écoles, regrettent les deux enseignants. Et sont porteurs d’un message qui privilégie le côté « droite réac » de l’enseignement catholique. »

Toujours selon nos deux témoins, ce message ferait également son entrée dans les salles de classe par le biais du « voyage en puberté ». Depuis sa mise en place, en 2025, quatre-vingt-dix écoles du primaire morbihannais auraient ainsi bénéficié de ce service diocésain.

Pendant catholique de l’Evars – programme d’éducation à la vie affective relationnelle et sexuelle, rendu obligatoire la même année dans les écoles publiques -, ce « voyage » a fait l’objet d’un reportage du Télégramme.

Dans celui-ci, Domitille de Chabot, infirmière coordinatrice en EARS – éducation affective, relationnelle et sexuelle – déclare que « sur la sexualité, les enfants ont besoin de beau, d’espérance […] Si on en parle sous l’angle hygiénique et prévention, ça ne suffit pas ».

Un discours « très orienté au niveau religion », insiste Camille qui tempère : « Après, ils font attention parce que les enseignants et moi sommes présents lors de leurs interventions. »

Sollicitée sur ces différents aspects, la direction diocésaine n’a pas retourné nos questions.

Du côté de l’évêché, on se contente de dire que « dans l’Enseignement catholique au niveau national, l’EARS existe depuis plus de vingt ans, anticipant le programme scolaire de l’EVAR(S) qui est entré en vigueur à la rentrée 2025 ».

Curé CNews

À en croire nos témoins, cette orientation serait plus prégnante en Morbihan que dans les autres départements bretons. Et potentiellement liée à la nomination de l’abbé Fagot comme délégué diocésain à la pastorale de l’enseignement catholique.

Alors qu’il est nommé curé de la paroisse Saint-Patern de Vannes, en 2023, celui-ci occupait déjà cette fonction. « C’est son expérience de l’enseignement et son profil universitaire qui expliquent cette mission, dit l’évêché à Splann !, qui précise que « du fait de sa charge importante de curé de paroisse, depuis 2024, l’abbé Fagot n’a plus la responsabilité immédiate de ce service, confié à un salarié, même s’il reste prêtre accompagnateur de l’enseignement catholique ».

De l’avis de tous, l’homme est un personnage. Affable et séducteur. « On sent aussi qu’il est capable de se fâcher si on ne le suit pas comme des moutons », relatent Matthieu et Camille qui s’interrogent sur « un choix diocésain pas anodin. Davantage politique que religieux ».


Preuve du rayonnement de celui qui a été ordonné prêtre en décembre 2012 par Mgr Centène, c’est dans son église de Saint-Patern que la messe de l’Ascension 2026 a été retransmise en direct par CNews.

Couvrant l’est de Vannes jusqu’au nord de la commune voisine de Séné, Saint-Patern fait partie de ces églises qui proposent deux rites à leurs paroissiens. La messe ordinaire, en français, et celle, dite tridentine, en latin.

« Le diocèse de Vannes compte trois cents églises paroissiales et sept cents chapelles : dans toutes, la messe en français est célébrée, rétorque l’évêché. Vous n’en retenez qu’une, l’église Saint-Patern à Vannes, où en plus de la messe en français est célébrée la messe en rite traditionnel », poursuit l’institution qui précise que « cette situation n’est pas le fait de l’évêque actuel mais de son prédécesseur, Mgr Gourvès. »

C’était en 1995. Époque où Jean-Paul II demande alors à l’Église de France « d’accueillir généreusement les fidèles qui restaient attachés à l’ancienne liturgie mais qui refusaient le schisme lefebvriste », dit encore l’évêché.

« J’ai été curé de cette paroisse », raconte à Splann ! Gwenaël Maurey. Recteur de la basilique Sainte-Anne d’Auray jusqu’à sa nomination, le 3 juin dernier, comme curé de l’ensemble paroissial de Pont-Scorff Cléguer, l’ecclésiastique avoue n’avoir pas réussi à réunir les deux franges de l’Église.

Quand nous l’interrogeons, nous savons également que ce dernier est sous le coup d’une enquête pour « harcèlement sexuel ». Des faits que Gwenaël Maurey qualifie de « calomnies » auprès de Splann !. Le temps de la procédure, ce dernier a été « écarté de ses fonctions  », selon Ouest-France. 

« Défendre la mission sacerdotale sur les places »

Pour comprendre cette fracture, nous avons poussé les portes de Saint-Patern. En ce dimanche d’avril, l’édifice sobre et lumineux est plein à craquer. Balancés à bout de bras par des enfants de chœur, les encensoirs saturent l’air de leurs acres volutes. La moyenne d’âge des paroissiens tutoie les 40 ans. Des hommes enchaînent les génuflexions pendant que les mères surveillent leur progéniture.

Au gré des rites en latin, l’abbé Fagot change de chasuble, entonnant d’une voix pleine des chants envoûtants. Jusqu’à cette inhabituelle montée en chaire. Un sermon en surplomb durant lequel il exhorte ses fidèles « à défendre la mission sacerdotale jusque sur les places ».

C’est pour comprendre le sens de cette formule que nous sommes allés à la rencontre du père Fagot. Surpris de nous voir débarquer dans son presbytère, il assure d’emblée « ne pas être issu des courants traditionalistes ». Et insistera plusieurs fois : « Je suis un simple prêtre diocésain. L’aspect politique des choses ne m’intéresse pas. »

Avant d’être ordonné sur le tard, l’homme aurait pourtant prêté sa plume à des politiques. Un article de Ouest-France relate même que l’abbé aurait été attaché parlementaire. Une affirmation que Splann ! n’a pas été en mesure de confirmer.

Ce que l’on sait, en revanche, c’est que l’homme est titulaire d’une maîtrise d’histoire intitulée « Un peuple en armes : histoire militaire de la chouannerie dans le district de Fougères (1793-1799) ».

Une expertise consolidée par un doctorat, qui lui ouvrira les portes du Puy du Fou de Philippe de Villiers. Autre chroniqueur CNews, dont l’une des filles est la porte-parole et l’adjointe de l’institut des Dominicaines du Saint-Esprit.

« Un évêque doublé sur sa droite »

Percuté par différentes affaires, dont la mystérieuse disparition du curé de Ploërmel, cet institut résume, à lui seul, les origines du mouvement intégriste morbihannais.

Plus connu sous le nom de communauté des sœurs de Pontcallec, l’établissement de droit pontifical est fondé en 1943 par l’abbé Victor-Alain Berto. Proche de l’Action française, ce prêtre du diocèse de Vannes fut le théologien personnel de Mgr Lefebvre. Évêque fondateur de la fraternité Saint-Pie X excommunié, en 1988 par Jean-Paul II, pour avoir sacré quatre évêques traditionalistes contre l’avis de Rome.

« Nous sommes le pays de Mgr Lefebvre », confirme en écho Gwenaël Maurey à Splann !. Dans cette filiation, l’homme d’Église voit d’ailleurs l’explication des orientations d’un diocèse « où certains manquent de recul historique et abusent de raccourcis théologiques ».

« Si notre évêque a confié Saint-Patern à l’abbé Fagot, c’était justement pour rattraper les fidèles qui lui avaient préféré les fraternités », se veut plus indulgent Ronan Graziana, curé de la paroisse d’Hennebont.

Lieux de vie traditionalistes, les « fraters » sont soit intégrées à l’Église, à l’image de celle de Saint-Pierre, soit ouvertement intégristes et sans statut canonique, comme c’est le cas de Saint-Pie X, fraternité sacerdotale qui compte parmi ses sites français le prieuré Saint-Vincent Ferrier, situé à Saint-Nolff, près de Vannes.

« En voulant les faire revenir dans l’Église, Mgr Centène s’est fait doubler sur sa droite », reconnaît le prêtre d’Hennebont qui se dit convaincu que le prélat « ne souhaitait pas que ça se durcisse à ce point ».

À en croire les archives de Golias, avant d’être évêque, Mgr Centène aurait été l’un des contributeurs de la revue Kephas. Ce que reconnaît l’évêque dans sa réponse faite à Splann !

Défendant un « catholicisme intransigeant », tel que défini par l’historien Denis Pelletier, cette revue confidentielle a été dirigée jusqu’à sa mort, en 2019, par l’abbé Le Pivain.

Selon l’hebdomadaire France catholique, ce dernier « a largement contribué à faire connaître la pensée de l’abbé Berto ».

Sollicité sur cette collaboration, l’évêché rappelle que « ce prêtre du diocèse de Vannes, décédé en 1968, a été le théologien personnel de Mgr Lefebvre lors du concile Vatican II. Notons, dit encore l’institution, que sous son influence, Mgr Lefebvre a signé tous les actes du concile ».

« Éveiller les consciences aux exigences de l’Évangile »

Réputé comme étant un évêque discret, « fermé et verrouillé », selon le journaliste Philippe Ardent, Mgr Centène, s’ouvre effectivement rarement. La dernière fois, c’était à l’occasion des 400 ans du sanctuaire de Sainte-Anne d’Auray.

Le journaliste choisi pour recueillir les confidences de l’évêque de Vannes, n’est autre que Constantin de Vergennes. Habitué des plateaux télé et radio de Pascal Praud, c’est lui qui signe cet entretien du 17 juillet 2025 pour le compte de France catholique.

Fondée en 1924 par « l’aile d’extrême droite du catholicisme français », la revue a depuis été rachetée par Bolloré. En 2018, le milliardaire breton place à sa tête un homme de confiance : Aymeric Pourbraix. Également animateur de l’émission « En quête d’esprit », diffusée sur CNews, ce dernier avait créé la polémique en qualifiant en février 2024 l’IVG de « première cause de mortalité dans le monde ».

Mgr Centène, évêque de Vannes depuis 2005.
Mgr Centène, évêque de Vannes depuis 2005.

Sanctionnée par l’Arcom à hauteur de 100.000 euros, la chaîne avait fini par exprimer publiquement des regrets. Fait assez rare pour être souligné. Ce qui n’a visiblement pas empêché l’abbé Fagot de participer à l’émission du 26 juillet 2025, au cours de laquelle il commente, en direct du sanctuaire morbihannais, la messe du jubilé de Sainte-Anne d’Auray célébrée par le cardinal Sarah.

Interrogé sur ces apparitions cathodiques, l’abbé avait préféré botter en touche. Sollicité, l’évêché répond : « Comme tout pasteur, il a la charge d’éveiller les consciences aux exigences de l’Évangile, quelles que soient les personnes qui s’adressent à lui. Et c’est bien en sa qualité d’historien qu’il est intervenu dans l’émission télévisée « En quête d’Esprit » qui fait appel à beaucoup d’intervenants, prêtres ou laïcs. »

2027 en préparation

Peu connu du grand public, on découvre le cardinal Sarah, à l’été 2022, posant en soutane en Une de Paris Match. Magazine dont l’actionnaire majoritaire n’est autre, à l’époque, que Vincent Bolloré.

En cet été 2025, sur le parvis de Sainte-Anne-d’Auray, ce membre influent de la curie romaine fait de son homélie un discours politique. Ainsi, face aux 30.000 fidèles réunis sur le parvis, il lance : « Ne profanez pas la France avec vos lois barbares et inhumaines qui prônent la mort alors que Dieu veut la vie. »

Une prise à partie, pas du goût de tous, à en croire le père Fresneau. « Alors que la Bretagne est une région démocrate-chrétienne par excellence, nous sommes nombreux à avoir reçu cette homélie comme la validation d’une Église verticale qui place la politique au-dessus de la foi », regrette le curé de Sarzeau.

Au point de voir l’ecclésiastique questionner par deux fois son évêque au sujet de « la nouvelle orientation pastorale, voire politique [du] diocèse ». Dans ces adresses, que Splann ! a pu consulter, le prêtre évoque sans détour « les invitations faites au cardinal Sarah et à la chaîne CNews pour le grand jubilé à Sainte-Anne d’Auray ».

Sollicité sur la direction que semble prendre l’évêché depuis sa nomination à la tête du diocèse de Vannes, Mgr Centène rétorque, par la voix de son délégué diocésain à la communication : « En France, l’Église entend exercer librement sa mission puisque le libre exercice du culte catholique est garanti par la loi pourvu que soit respecté l’ordre public. Cette mission n’est pas de nature politique mais se situe au plan de la charité, c’est-à-dire de l’amour de Dieu accepté par l’être humain pour le communiquer aux autres. »

Une réponse qui laisse comme un goût amer à Jean-Eudes Fresneau. « Ce jour-là, j’ai clairement eu l’impression que le cardinal Sarah préparait 2027, encourageant un vote extrémiste dans son homélie », fulmine le prêtre. Pour qui « tout cela commence à faire beaucoup ».

* Prénom d’emprunt

« Extrême droite : enquêter, révéler, résister »

Pour cette enquête, les journalistes de Splann ! ont mené des entretiens auprès d’une quinzaine de témoins directs. Ils ont fouillé les comptes, forums et réseaux sociaux d’organisations et de membres des mouvances d’extrême droite chrétienne. Dans le cadre de l’appel à projets « extrême droite : enquêter, révéler, résister », cette enquête a reçu le soutien financier et éditorial du Fonds pour une presse libre (FPL).

et
Illustrations par Placide

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