Le bandeau orange vif tranche avec la couleur crème de la résidence. Sur la façade de cet imposant bâtiment, situé dans l’un des quartiers populaires de Lorient, claquent quatre lettres blanches : « Memo », pour mission étudiante du Morbihan.
Directement rattachés au diocèse, les foyers lorientais et vannetais ont vu défiler près de 400 étudiants, en dix ans. Parmi lesquels, Brieg Luz, sur la période 2022-2024.
« Le Brieg Luz que nous avons connu en 2022 n’a rien à voir avec le Brieg Luz qui s’est radicalisé quelques mois plus tard », tranche d’emblée Anne-Constance Favre. En guise de bonne foi, l’actuelle directrice du foyer de Lorient fait parvenir à Splann ! la lettre de résiliation « pour non-respect des valeurs chrétiennes » signée, deux ans plus tard, par celui dont le corps a été retrouvé sans vie, le 29 décembre dernier en Belgique.
C’est sur cette courte période que l’éphémère leader du groupuscule nationaliste La Digue « a basculé », toujours selon les mots de la directrice diocésaine.
En janvier 2023, le média antifasciste lorientais La Combative révèle que le jeune identitaire aurait exhibé, depuis sa chambre de la résidence catholique, un drapeau orné d’une croix celtique, symbole des mouvances nationalistes-révolutionnaires. Une information confirmée par Anne-Constance Favre.

« A l’époque, éclaire la responsable, Brieg avait reçu le jour-même un avertissement de Memo, avec menace d’expulsion s’il ne renonçait pas à ces idéologies. Puis des mois se sont passés, sans plus aucun signalement. »
Coups de pression et soirées à l’aumônerie des étudiants
Si le militant semble faire profil bas, Libération rapporte ses différents coups de pression menés avec d’autres sympathisants d’extrême droite dans les rues de Lorient.
Comme en ce 11 octobre 2024, où l’on retrouve le jeune homme et sa bande tentant de perturber un événement public organisé par Les Soulèvements de la terre. Une tentative qui en restera au stade de l’intimidation. Contrairement à cette nuit du 17 novembre 2025 où les nervis tendent un guet-apens à des étudiants syndiqués venus effacer des slogans identitaires, opportunément tagués sur les murs du bâtiment principal de l’université.
D’après les comptes-rendus de la presse locale et militante, cette altercation fera neuf blessés parmi les étudiants visés.
De coups de pression en soirées étudiantes, Brieg Luz continue de graviter autour des activités diocésaines de Lorient. En participant notamment à des événements organisés par l’aumônerie des étudiants.
« Ce service est distinct des foyers Memo », précise Anne-Constance Favre qui ajoute : « Il y a 36 réunions tous les ans, sur les deux sites de Vannes et Lorient. »
C’est dans ce cadre qu’en 2023 « Brieg Luz invite deux amis, Maksim Arkam et Stéphane Zadragsky, à découvrir les activités de l’aumônerie », confirme Anne-Constance Favre à Splann !.
« Affiche ton antifa »
Si cette dernière reconnaît « qu’à cette époque les cadres de l’aumônerie ignoraient tout de leurs activités partisanes », l’association Memo affirme qu’elle « n’admet ni ne cautionne aucune opinion ou idéologie extrémiste ».
Il suffit pourtant de quelques clics sur la toile pour découvrir un profil radical derrière le visage poupin de Stéphane Zagradsky. Tour à tour membre de la Cocarde et de l’UNI – deux syndicats lycéens et étudiants proches de l’extrême droite -, en 2023-2024, le vingtenaire est bombardé responsable adjoint Reconquête dans la 5e circonscription de Lorient.

Catholique revendiqué, Stéphane Zadragsky suit un parcours de préparation au baptême et participe aussi bien aux activités proposées par l’aumônerie des étudiants, comme ce pèlerinage organisé à Rome en février 2024, qu’à des actions de terrain.
Le 14 avril 2023, on le retrouve avec une poignée de militants, s’opposant à la venue de SOS Méditerranée, alors invitée à participer à une journée citoyenne organisée par le lycée Dupuy-de-Lôme, à Lorient.
Une ONG d’aide aux exilés que l’identitaire et ses acolytes accusent publiquement de « trafic d’êtres humains », d’après cet article de Ouest-France.
Le 20 septembre de la même année, Stéphane Zadragsky se fait le relais de l’opération « affiche ton antifa » sur le canal « Lorient » de la boucle Telegram de l’UNI Bretagne.
Des réseaux sociaux gérés par des missionnaires Mexicains
D’après nos confrères de Libération, ces trois-là se seraient rencontrés dans les rangs de la section morbihannaise de Reconquête. Grâce à un examen attentif du compte Instagram « Memo Lorient », on sait que deux d’entre eux (Maksime Arkam et Brieg Luz) participaient à des soirées organisées à l’aumônerie des étudiants du Morbihan.
Des moments de convivialité, également partagés via le compte « memo_mission ». Comme cette journée d’intégration Memo 2023 commentée par « bribri_lu », alias Brieg Luz, et sur lesquelles on aperçoit le père Le Garo.

Sur cette proximité numérique, le foyer Memo répond à Splann ! que « l’équipe d’animation des réseaux sociaux est composée de jeunes bénévoles missionnaires venant du Mexique […] qu’ils ne connaissent pas ces questions de politiques partisanes et ignoraient les activités de Brieg et ses amis ».
Également sollicité, le responsable de l’association diocésaine Memo Lorient n’a pas répondu.
C’est finalement Anne-Constance Favre qui se fait la voix du prêtre : « Vos questions ont bien été transmises au père Antoine Le Garo, et il vous fait savoir que la réponse qui vous a été faite dès le 26 août est une réponse des cadres Memo dont il est membre, donc sa réponse bien entendu. »
La réponse à nos questions est peut-être à chercher du côté de cet entretien accordé au site de l’Opus Dei, discret mouvement d’Église auquel l’ecclésiastique déclare appartenir depuis six ans. Le prêtre y explique que « le premier défi d’un curé est celui de l’unité » et que « la paroisse est la famille des familles ».
Est-ce au nom de cette « unité » qu’Antoine Le Garo n’a rien trouvé à redire à la tenue de cette soirée du 7 février 2024 ? Organisée dans une salle jouxtant son presbytère, cette dernière avait pour thème « l’éloquence » et pour unique invité Lucas Chancerelle.

Alors responsable jeunesse Bretagne du parti zemmourien Reconquête, le jeune homme est également connu pour être le porte-parole de Polemia. Un think-tank identitaire fondé par Jean-Yves Le Gallou, figure tutélaire de la « Nouvelle Droite » et auteur d’un ouvrage consacré à la remigration.
Sur cet aspect, comme sur les autres, c’est Anne-Constance Favre qui s’y colle : « Les questions de politiques partisanes ne sont jamais évoquées, ni à ce concours d’éloquence ni ailleurs, car cela n’est pas le sujet de l’aumônerie. »
« Une prière en hommage à Quentin Deranque »
Cette fréquentation, à la marge, d’une instance diocésaine par des militants identitaires n’est pas l’apanage des seuls services étudiants de Lorient.
Comme nous sommes en mesure de le prouver, la paroisse vannetaise Notre-Dame-de-Lourdes a, elle aussi, été le théâtre de cette confusion des convictions.
Dans ce cas précis, cette porosité n’est plus le fait de quelques étudiants. Mais celui du dernier-né des groupuscules identitaires bretons : les Vénètes.
Créés à l’été 2025, ces derniers reprennent, dans leur iconographie et éléments de communication, les codes d’Academia Christiana, institut de formation catholique identitaire, dont les membres sillonnent en nombre les chemins du pèlerinage Feiz e Breizh.
Dans le style propre à cette mouvance, le groupuscule se définit comme une « communauté catholique enracinée ».
Son nom fait référence à ce peuple de la Gaule celtique qui régnait sur le pays de Vannes. Une identité, en réalité fantasmée, tant la Bretagne n’était pas encore évangélisée à l’époque.
Au regard de certaines publications Instagram que Splann ! a soumise à un fin connaisseur du diocèse de Vannes, nous sommes en mesure d’affirmer que plusieurs salles attenantes à l’église Notre-Dame-de-Lourdes ont été mises à disposition des Vénètes.
Comme en ce 17 février 2026, où le groupuscule s’est retrouvé pour fêter « mardi gras dans un esprit de cohésion et de transmission », selon une capture d’écran, tirée du réseau social des Vénètes. Dans ce post, les identitaires évoquent « le topo spirituel de Monsieur l’Abbé sur le sens du Carême ». Abbé qui n’est autre que Diego Cana Garcia, vicaire à mi-temps sur la paroisse Saint-Patern et aumônier adjoint du foyer Memo de Vannes.
Contacté sur cette supposée proximité avec les Vénètes, l’ecclésiastique d’origine péruvienne raconte à Splann ! avoir été abordé par « trois jeunes Sud-Américains qui fréquentent l’église Notre-Dame-de-Lourdes et qui m’ont appelé pour faire un topo sur la semaine grasse ».
Alors que les Vénètes rendent compte, dans cette même publication, « d’une prière lors d’un hommage solennel à Quentin (Deranque, NDLR) », l’abbé Garcia réfute catégoriquement avoir prononcé un quelconque hommage au jeune néofasciste, décédé trois jours plus tôt à Lyon. Affirmant, encycliques de Pie XI à l’appui, que « le fascisme et le national-socialisme sont incompatibles avec la foi catholique ».
D’autres publications des Vénètes prouvent une autre forme de porosité, cette fois-ci avec la paroisse Saint-Patern. Comme ce post intitulé « Spirituel et Spiritueux » où les identitaires invitent, un vendredi soir deux, à « une messe et adoration, pour se ressourcer et rendre grâce ».
Ou encore la présence de certains de ses membres, lors des offices proposés le dimanche matin, en l’église Saint-Patern, située à l’est de Vannes.
Disciples de la « Nouvelle Droite »
En ce 19 avril 2026, l’abbé Frédéric Fagot y célèbre l’une des trois messes de la journée. Celle-ci, sous sa forme latine, dos aux fidèles.
Tour à tour chroniqueur sur CNews, délégué diocésain à l’enseignement catholique, cet ecclésiastique cumulard attire nombre de paroissiens parmi lesquels, Splann ! a pu reconnaître, ce jour-là, Alexandre Le Méhauté.

La nuque bien dégagée, les biceps saillants sous sa chemise blanche, le lendemain de cette célébration à laquelle nous avons assisté, Alexandre Le Méhauté partage une publication rendant hommage à Quentin Deranque ainsi qu’une invitation à une conférence de la Ligue ligérienne, groupe nationaliste nantais, intitulée « antifascisme = fascisme : autopsie d’une erreur stratégique de la droite ».
En bons disciples de la « Nouvelle Droite », courant de pensée qui prône la supériorité de l’identité européenne sur les autres cultures, les Vénètes organisent de nombreuses activités relevant du champ de la « bataille culturelle ».
Parmi les intervenants à ces conférences, on retrouve des invités de marque, tels Jean-Eudes Gannat, leader auto-revendiqué du « mouvement chouan », fraîchement condamné par la justice à trois mois de prison avec sursis pour « injures racistes ».
Un verdict que le leader identitaire a décidé de contester, interjetant appel de ce jugement.
Celui qui est désormais conseiller d’opposition à Segré-en-Anjou (49) est venu à Vannes, le 2 avril dernier, pour animer une soirée au programme éloquent : « Catholiques et identitaires. » Soirée qui, selon nos informations, s’est également tenue dans l’une des salles paroissiales attenantes à l’église Notre-Dame-de-Lourdes.
Deux semaines plus tard, c’est au tour de Rodolphe Cart, chroniqueur régulier des médias Bolloré, d’être convié pour disserter sur le thème : « Mélenchon, tribun de la fureur. »
Masculinisme, royalisme et séance de ball-trap
Dans cette lignée, on retrouve également des personnages comme Vincent Tréguier et Alexis Arkoat, influenceur aux 28.000 followers sur Instagram et 46.500 abonnés sur TikTok.

Depuis deux éditions, ce trio arpente les chemins du Feiz e Breizh, ce pèlerinage qui se déroule, depuis 2018, du côté de Sainte-Anne d’Auray. Comme l’année dernière où Tréguier et Le Méhauté ont assuré la sécurité de certains chapitres, ces groupes de pèlerins qui cheminent jusqu’au parvis du sanctuaire morbihannais.
Badge presse épinglé au poitrail et biceps saillants, Alexis Arkoat a également profité des éditions 2024 et 2025 du « pélé » pour produire des « reportages » hagiographiques.
Tout comme il profite de ses mises en scène filmées pour témoigner de sa conversion récente à un catholicisme identitaire, aux accents masculinistes appuyés. Dans l’un de ses « reportages », Alexis Arkoat donne la parole à son ami Le Méhauté qui reproche à l’Église contemporaine « sa mollesse ». Le colosse va jusqu’à regretter la prééminence de la messe en français aux dépens de celle, traditionaliste et dos à l’assemblée, en latin.
Sur ses publications, aujourd’hui quasiment réservées à des contenus pro-chasse, rares sont les indices qui rattachent l’influenceur à la mouvance identitaire.
Défense des murs, des croix et des bougies
Nous avons pourtant retrouvé cette vidéo tournée, le week-end du 30 mai 2025, à l’occasion de la venue à Sainte-Anne-d’Auray de Louis XX de Bourbon, prétendant au trône de France.
Un temps disponible sur YouTube, avant d’en être supprimée, on y voit d’abord Alexandre Le Méhauté et Alexis Arkoat deviser sur la figure du roi à réhabiliter. Puis se prendre en photo avec l’héritier légitimiste et l’évêque de Vannes, également présent ce jour-là. Avant d’enchaîner sur un concours de traction et une séance de ball-trap.
Face à ce curieux mélange des genres, la journaliste spécialiste des religions Marguerite de Lasa décrit une « mouvance identitaire [qui] n’hésite plus à mobiliser le catholicisme comme une ressource pour appuyer son idéologie ».
Interrogé sur sa présence, ce week-end-là, Mgr Centène répond par la voix de son délégué à la communication que « sa charge diocésaine actuelle, pour ce qu’elle implique au niveau de la société, l’a mis aussi en relation avec des élus de tous bords et des personnalités aux trajectoires très différentes, Louis de Bourbon y compris, comme vous le signalez ».
« Le problème, observe celui que nous appellerons François, c’est qu’on a l’impression que la religion devient un instrument de défense des murs, des croix et des bougies et non plus de défense du message de l’Évangile. »
C’est dans cette « mécanique de religiosité flottante », telle que décrite à Splann ! par ce militant de Lutte & contemplation, association visant à intégrer les enjeux de justice sociale et d’écologie dans l’agenda de l’Église, que semblent s’inscrire les Vénètes ainsi que les quelques militants identitaires ayant fréquenté, un temps ou durablement, les services diocésains étudiants de Lorient.
Boite noire
Pour cette enquête, les journalistes de Splann ! ont mené des entretiens auprès d’une quinzaine de témoins directs. Ils ont fouillé les comptes, forums et réseaux sociaux d’organisations et de membres des mouvances d’extrême droite chrétienne.
Retrouvez l’intégralité des réponses de l’association Memo ici.
« Extrême droite : enquêter, révéler, résister »

Dans le cadre de l’appel à projets « extrême droite : enquêter, révéler, résister », cette enquête a reçu le soutien financier et éditorial du Fonds pour une presse libre (FPL).
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Illustrations par Placide
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