Sa plus haute tour se distingue à peine depuis les hameaux voisins. C’est au milieu des champs et des parcelles boisées, à moins de 3 km des clochers de Plouvara et de Saint-Donan, à l’ouest de Saint-Brieuc (22), que prend place un maillon négligé du complexe agro-industriel breton.
Implanté à moins de 10 min de route de la RN12, le site actuel a pris le relais, en 1972, de la Sarda, fondée en pleine Occupation à Saint-Brandan, une commune située un peu plus au sud. Acquise par le groupe Saria, filiale de la multinationale allemande Rethmann, elle fait partie d’un réseau national de 24 centres de collecte et de trois unités industrielles de traitement des cadavres d’animaux et des biodéchets de la filière agroalimentaire regroupés sous la marque SecAnim.
Devenue l’unique usine d’équarrissage de Bretagne depuis la fermeture du site de Guer (56), en 2013, Plouvara est dimensionnée pour traiter jusqu’à 178.000 tonnes de matières animales par an. Selon leur niveau de risque sanitaire, les farines de viande et d’os qui sortent de ses fours sont notamment orientées vers la production de carburant, d’engrais ou de combustibles pour les incinérateurs.
Une activité que trahit le ballet de ses camions, qui ratissent toute la région, et surtout des odeurs pestilentielles qui incommodent le voisinage. Si la situation est récurrente, au point d’avoir entraîné la mise en place d’un numéro vert en 2017, elle a pris de nouvelles proportions cet été.
« Nous sommes obligés de nous calfeutrer »
« Les odeurs de la Sarda [ancien nom de l’usine, NDLR] m’ont réveillée à m’en prendre la gorge en pleine nuit », s’alarme Solange sur le groupe Facebook des habitants de Plouvara le 10 juillet. « Impossible de prendre le petit déjeuner dehors ! Une manifestation devant l’usine pourrait-elle être envisagée ? », sonde Jeanne-Louise, le 6 août, auprès des résidents de Saint-Donan (22). « Nous sommes obligés de nous calfeutrer, ces nuisances ont un impact sur notre santé et notre qualité de vie », écrit Marcel, le 8 août, au maire de la commune.
La gêne s’affiche également sur l’application Odour Live, où chaque internaute peut ajouter – anonymement ou non – un marqueur sur une carte pour signaler une odeur. Entre le 12 et le 25 août, 144 signalements ont été réalisés dans un rayon de 7 km autour de la SecAnim. Ils pointent dans leur grande majorité sur le bourg de Saint-Donan. L’indice d’intensité déclaré est de 5,3 sur une échelle allant de 1 pour « très faible » à 6 pour « extrêmement forte ».

La succession des épisodes caniculaires a entraîné une surmortalité inédite depuis 2003 dans les élevages. Durant plusieurs semaines, l’usine a dû fonctionner au maximum de ses capacités, engouffrant jusqu’à 900 tonnes de cadavres par jour.
Seule au milieu de la première région d’élevage du pays, la SecAnim n’a toutefois pu absorber tous les animaux asphyxiés par les températures records du mois de juin. Le 25 juin, la crise a poussé à l’État à autoriser en catastrophe l’enfouissement des cadavres dans les fermes ou sur des terrains indiqués par les municipalités.
Une procédure encadrée par de minces garde-fou (avis d’un hydrogéologue parfois donné à distance, validation par l’administration, plafonds de volume…) alors qu’elle est habituellement interdite afin d’éviter la contamination des nappes phréatiques par des liquides de décomposition.
Des cadavres stockés à l’air libre
L’abrogation de l’arrêté de dérogation, le 3 juillet, n’a pas signifié la fin des problèmes à Plouvara. L’afflux de matières, dont des volailles à l’état presque liquide, a perturbé durablement le fonctionnement de la station d’épuration du site, entraînant une réduction de son débit depuis mi-juillet.
D’après l’exploitant, la diminution de la capacité de traitement des eaux usées a causé, à partir du 12 août, un stockage des cadavres au-delà des 24 heures prescrites.
Le 10 juillet, les inspecteurs de l’environnement avaient déjà noté la présence de matières animales entreposées à l’air libre. Un constat réitéré le 20 août.
Plusieurs autres dysfonctionnements ont aggravé le phénomène, comme le maintien de grandes portes ouvertes – dont l’une était cassée –, l’absence d’une tôle en toiture ou encore la présence de jus souillés autour du hall de réception des matières premières.
Déjà épinglé pour des faits similaires lors des périodes de fortes chaleurs connues en 2003, 2017 et 2022, la SecAnim n’a pas mis en œuvre de mesures de prévention suffisamment efficaces, considère la préfecture des Côtes-d’Armor.
Treize jours pour agir
Le 21 août, sous la pression des riverains et d’un intérêt médiatique grandissant, l’État a donc mis en demeure la société de réaliser une série d’opérations, d’ici le 3 septembre, afin de faire cesser les nuisances olfactives.
L’arrêté – d’abord repéré par Le Télégramme – lui ordonne notamment de diriger les cadavres générant des nuisances vers un établissement de stockage ou de traitement approprié, de maintenir les portes de l’usine fermées ou encore de rétablir le débit de traitement de ses eaux usées.
L’entreprise a en outre six mois pour procéder à une étude de dispersion des odeurs en situation dégradée et proposer un plan d’action de gestion de son activité dans ces circonstances.
« Nous attendons de la SecAnim qu’elle mette en œuvre sans délai toutes les mesures nécessaires pour faire cesser ces nuisances et qu’elle engage les investissements indispensables afin d’apporter une solution durable à cette situation », a réagi la municipalité de Plouvara.
« Les services de l’État s’aperçoivent enfin que c’est un vrai « bazar » dans cette usine », s’indigne sur Facebook Guy Le Gal. Voisin de l’installation, depuis plus de cinquante ans, il représente les riverains de Saint-Donan au sein de la commission de suivi de site, une instance consultative qui réunit également des représentants de l’entreprise, des collectivités locales et de l’État.
Le réhaussement de la cheminée écarté… pour le moment
Dans une lettre cosignée avec le maire (sans étiquette) de Plerneuf (22), Philippe Le Méhauté, le septuagénaire avait déjà interpellé la préfecture le 11 mai dernier sur la « crise olfactive d’une gravité exceptionnelle » de l’été 2025. En un an, le nombre de plaintes auprès du numéro vert avait bondi de 83 à 500, lit-on dans leur missive.
Des nuisances liées à la dégradation du substrat utilisé pour filtrer les gaz chauds, indique le service d’inspection, qui précise que celui-ci a été remplacé en novembre-décembre dernier.
Prenant l’exemple du Danemark et de l’Allemagne, les deux hommes plaident pour le réhaussement de la cheminée de rejet des gaz odorants. « En propulsant les flux résiduels à 40 ou 50 m de hauteur, la dispersion par les vents dominants et la dilution thermique sont telles que [des] sites industriels majeurs ne génèrent quasiment plus aucune plainte du voisinage », soutiennent-ils dans leur courrier.
« Une piste d’amélioration », reconnaît l’administration, qui ne l’a toutefois pas retenue à ce stade, arguant notamment que la réduction des gaz a sa préférence sur leur dilution. Questionné à ce sujet, le groupe Sarda ne nous a pas répondu. Si l’arrêté du 21 août ne mentionne pas la cheminée, nul doute que le sujet reviendra sur la table après un nouvel été puant.
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