Trois-cents vaches laitières, trois hectares de serres, un méthaniseur, une trentaine d’employés… et un déconditionneur. À Saint-Nicolas-du-Tertre (56), le Gaec des Friches a plus des airs de complexe agro-industriel que d’une petite ferme laitière bretonne.
Le déconditionneur, construit en 2020, retire de leur emballage 30.000 tonnes de déchets par an : briques de lait non vendues, pizzas mal étiquetées, yaourts périmés…
Le va-et-vient de camions, déchargeant les déchets, est ici incessant. Certains repartent avec la « soupe » de produits alimentaires désemballés, aussi appelée « pulpe ». Une ressource utilisée pour nourrir les méthaniseurs qui ont besoin de matières organiques pour produire du biogaz.
« Nous avons choisi de ne pas avoir de cultures dédiées à la « métha », ça n’a toujours été que des déchets », se flatte Dominique Monneraye, le gérant de l’exploitation, dans une vidéo promotionnelle tournée sur son exploitation. Son prochain projet : « Une ferme d’insectes et, si demain, elle aussi, pouvait se nourrir de la soupe [de déchets], on aurait bouclé la boucle. »
Seul détail « à régler », précise-t-il dans la vidéo, quelque peu gêné : les résidus de plastique.
Les microplastiques, un angle mort des déconditionneurs

Une question qui est tout sauf de l’ordre du détail pour l’Agence de la transition écologique (Ademe) qui a commandé, dès 2021, des études sur la performance de ces machines pour bien séparer déchets et emballages plastiques.
Et qui tire la sonnette d’alarme, dans un rapport publié en octobre 2024, sur l’importante présence de microplastiques, ces particules d’une taille inférieure à 5 mm : le compost issu des déconditionneurs en contient 4 à 6 fois plus qu’un compost simple.
Et davantage encore dans les digestats, ces résidus de la méthanisation utilisés en engrais dans les champs. Ces engrais, quand ils sont nourris de« pulpes » de déchets, contiennent, en moyenne, 29 à 37 fois plus de microplastiques qu’un digestat agricole simple.
Pour produire « une pulpe » la plus propre possible, Dominique Monneraye explique à Splann ! avoir récemment fait installer une nouvelle machine qui, selon lui, refiltre la « soupe » pour enlever les morceaux de plastique de 2 ou 3 mm.
« Pour ceux inférieurs à 0.5 mm, faut pas se mentir il y en a quelques-uns qui peuvent passer », admet-il, donnant pour exemple la fragilité des opercules de yaourts.
« Le problème, c’est que plus les résidus de plastique sont petits, plus ils sont toxiques », alerte Jean-Pierre Le Lan, référent déchets au sein de France nature environnement – Bretagne.
« Ce sont surtout les plus petits plastiques qui sont absorbés par la faune et les plantes, abonde le microbiologiste Patrick Dabert. En moyenne, la bouche d’un ver de terre est de 3 mm. Et ces microplastiques sont connus pour être un cheval de Troie. Une fois dans l’environnement, ils fixent d’autres polluants et des métaux lourds. »
À contre-courant de l’usage qui en est fait, le chercheur spécialisé dans la dégradation des plastiques, notamment dans les méthaniseurs, préconise de ne pas y apporter les déchets désemballés des déconditionneurs.
Aucun risque cependant que la teneur en microplastique soit un frein à l’épandage de ces digestats. Les plastiques d’une taille inférieure à 2 mm ne sont pas pris en compte par la réglementation des installations classées à risques pour l’environnement (ICPE) qui définit les teneurs maximales d’impuretés autorisées dans les fertilisants épandus sur les sols.

Trois quarts des sols français contaminés aux microplastiques
Pourtant, la pollution de l’environnement par les microplastiques est une préoccupation majeure.
Une étude menée en 2023 par l’Inrae montre que les trois quarts des sols français sont contaminés par des microplastiques, dont 70 % mesurent moins de 2 mm. Et qu’une des sources de pollution aux microplastiques est justement l’apport de matières organiques fertilisantes.
C’est aussi un enjeu de santé publique : en se retrouvant dans les sols agricoles, ces microplastiques finissent dans nos assiettes et dans notre eau.
Selon l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques, qui a organisé une audition publique sur l’impact des plastiques sur la santé humaine en 2024, « les microplastiques sont présents dans tous les organes humains et s’y accumulent ». Le rapport soulève « des corrélations inquiétantes entre la présence de plastiques et l’altération de certains organes, voire l’apparition de pathologies ».
Il alerte entre autres sur le risque d’augmentation du cancer de l’estomac, sur l’altération de la fonction pulmonaire, et sur l’augmentation du risque d’infarctus du myocarde. Ainsi que sur leur impact plus général sur une inflammation de la sphère digestive.
Ce n’est pas tout. Alors que cette technologie s’implante en Bretagne, une autre étude de l’Ademe, publiée en octobre 2025, montre que les machines existantes ne sont pas assez performantes pour produire des « pulpes » respectant la réglementation.
Sur les sept sites étudiés par l’Agence, un seul parvient à respecter les seuils de quantité de résidus de verre, métal ou plastique dans les résidus organiques. Pour arriver à cet objectif, ce site a mis en place plusieurs équipements complémentaires comme le stockage par sédimentation et des systèmes de surfiltration.
Des équipements qui ne sont pas obligatoires mais dont l’installation est basée sur la bonne volonté des gérants.
Une technologie en plein essor
Depuis la loi Anti-gaspillage pour une économie circulaire de 2020, les biodéchets doivent être triés à la source pour pouvoir être valorisés sous forme de compost ou en méthanisation.
En Bretagne, sur les 385.000 tonnes de déchets alimentaires, 65 % sont produits par l’agro-industrie. Grâce aux déconditionneurs, ces « biodéchets » ont désormais un débouché rentable. Au risque de faire passer la lutte contre le gaspillage au second plan et… d’enrichir les sols agricoles en microplastiques.
À l’échelle nationale, 41 installations sont en fonctionnement. En Bretagne, où les méthaniseurs sont particulièrement nombreux, six sites existent déjà et six autres devraient bientôt voir le jour.
Comme à Plabennec (29) où la SAS des Gaziers du bout du monde, composée de neuf agriculteurs méthaniseurs, porte un projet qui pourra traiter jusqu’à 10.000 tonnes de déchets par an, à partir de début 2027.
« C’est un projet d’économie circulaire, explique à Splann ! Nicolas Abiven, l’un des agriculteurs associés, par ailleurs dirigeant de la société porteuse, Breizh Biodéchets. Au lieu que des déchets partent jusqu’en Belgique, on va les valoriser pour créer de l’énergie verte et des engrais à épandre sur nos terres. »
Ce projet est soutenu par l’Agence de la transition écologique (Ademe), au même titre que trois autres en Bretagne, dans le cadre d’un appel à projet lancé en 2022.
Selon un document interne de cette agence, Breizh Biodéchets devrait ainsi recevoir 1,6 million d’euros de subventions sur un coût total 4 millions d’euros. Idem pour deux autres projets soutenus par les fonds publics sur les communes de Locminé (56) et de Quévert (22).
Ils seront cependant scrutés de près par l’Ademe, qui a suspendu depuis 2024 les aides aux déconditionneurs « en raison des problèmes de contamination de la matière organique ». Cette suspension est maintenue « en attente d’une amélioration des technologies et processus de déconditionnement », explique l’agence, qui mène actuellement de nouveaux travaux d’évaluation et de suivi.
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