Une question « Duplomb » pour commencer. Fin juin, le Sénat a durci l’amendement visant à réintroduire l’acétamipride et à lever l’interdiction sous condition du flupyradifurone, deux pesticides pourtant interdits en France. Le 16 juillet puis le 21, ce sont la commission mixte paritaire (CMP) et les députés qui ont entériné ce recul environnemental, en autorisant notamment l’usage dérogatoire de ces deux produits cancérigènes. Qu’est-ce que cela vous inspire ?
Si je devais analyser à chaud ce qu’il s’est passé le 16 juillet, je dirais qu’ils nous font le même coup qu’avec Omnibus, à Bruxelles.
Pour rappel, en février 2025, la commission européenne avait présenté cette loi, dont l’objectif était l’allégement du devoir de vigilance des entreprises et la réduction de leurs obligations environnementales. Cela, au nom de la compétitivité et au mépris même des ambitions de l’UE, en matière de protection écologique.
Avec la loi d’urgence agricole, on est dans le même registre. Par son vote, la commission mixte paritaire [instance parlementaire chargée de concilier les désaccords entre l’Assemblée et le Sénat sur un projet ou une proposition de loi, NDLR] donne à la fois des gages à la FNSEA mais répond surtout au Conseil constitutionnel.
L’été dernier, les Sages avaient davantage retoqué ces amendements sur la forme de leur écriture juridique plutôt que sur le fond.
Par ce vote, je pense aussi que les parlementaires veulent se prémunir de recours comme celui que nous avons posé, il y a six ans avec Corinne Lepage, sur la dérogation accordée à l’avanza, herbicide largement utilisé par les riziculteurs de Camargue.
Le 16 juillet, la CMP a également acté qu’en cas de retrait d’une autorisation de mise sur le marché d’un produit phytosanitaire, le « délai de grâce », période accordée par l’État pour l’élimination ou le stockage d’un tel produit, serait systématiquement fixé à la durée maximale autorisée…
Là aussi, cette commission ne fait qu’entériner une pratique déjà fortement généralisée. Pour résumer, en France, on dépasse sans arrêt les « délais de grâce » qui sont de deux ans maxi, tous délais compris.
Chaque année, notre pays recourt à ce genre de dérogations. Et cela, sur des centaines de produits. Les seuls sur lesquels on ne pouvait pas appliquer ces délais, ce sont les néonicotinoïdes. Simplement parce qu’ils sont interdits dans la loi.
Ce que je veux dire, c’est que toutes ces dispositions sont déjà « appliquées », voire largement et outrancièrement bafouées, mais que personne n’a l’air d’être au courant.
A vous entendre, le sous-texte de ce vote ne viserait donc qu’à encadrer une forme de « flou », dans lequel parlementaires, agriculteurs et citoyens navigueraient depuis des années ?
C’est ce que je pense. Je le redis, cet encadrement sert avant tout à donner des gages à une partie du monde agricole et à clarifier la loi auprès du Conseil constitutionnel.
Cela, alors même que de nombreux scientifiques et une partie du gouvernement se sont pourtant dits opposés à cette version du projet de loi, durcie fin juin par le Sénat…
Rappelons que le Sénat est présidé par un monsieur [Gérard Larcher, NDLR] qui est un très bon ami de Laurent Duplomb. Ce qui est d’ailleurs problématique quand on parle d’un tel enjeu de santé publique.
Malgré tout, je ne pense pas que cette proximité reflète ce que pensent bon nombre d’élus, y compris au sein d’un gouvernement, vous l’avez dit, qui était « défavorable à ce que cette disposition soit introduite dans le texte d’urgence agricole ».
En politique comme ailleurs, nombreux sont celles et ceux qui mesurent la dangerosité des pesticides, pour la nature mais également pour leurs familles, leurs enfants. Dans tous les milieux socio-professionnels, les gens tombent malades, voient que les cancers ont sauté deux générations, que leurs filles sont touchées bien plus durement qu’avant par l’endométriose…
Cela fait quatre ans que je sillonne la France, des institutions les plus prestigieuses aux coins les plus reculés. Les gens ont peur de ce qui se passe. Un véritable mouvement de fond est en train d’émerger.
Il n’y a pourtant pas grand-chose de neuf depuis la sortie, en 1962, du « Printemps silencieux ». Ouvrage pionnier dans lequel Rachel Carson dépeint avec précision les méfaits des pesticides sur la nature…
La principale différence entre 1962 et aujourd’hui, c’est ce chiffre. En 2022, 13,4 millions de Français ont été traités pour une affection de longue durée, dont la moitié relève directement d’un cancer.
Il faut bien se rendre compte de quoi on parle. L’état sanitaire de la population française est extrêmement mauvais.
Il n’y a qu’à voir toutes ces femmes, tous ces hommes de moins de 50 ans qui ne fument pas, qui ne boivent pas, qui ont une vie aussi saine que possible et qui sont déjà atteints d’un cancer, par la maladie de Charcot ou par toutes autres attaques dégénératives.
Il n’y a qu’à voir tous ces parents, tous ces enseignants qui viennent à ma rencontre pour me dire que de plus en plus de gamins ne percutent plus à l’école. Que cela ne peut pas être seulement de la faute des écrans.
Tous ces gens voient bien qu’il y a un problème et commencent à faire le lien avec les pesticides.
C’est dans ce contexte qu’arrive cette carte qui évalue la toxicité de chaque commune de France, en prenant non plus pour référentiel le nombre de litres déversés dans la nature mais ce que vous appelez l’équivalent humains morts (EHM). Pourquoi ce choix ?
Parce que j’ai voulu faire vivre aux gens ce que j’ai moi-même vécu. Qu’ils aillent au-delà des explications mainstream volontairement floues, pour comprendre pourquoi on vivait une telle extinction du vivant.
C’est peut-être dingue à imaginer mais l’extinction qui nous percute actuellement est, en fonction des espèces, jusqu’à 10.000 fois plus rapide et destructrice que celle que pourrait engendrer la chute de météorites sur notre planète.
Quelle a été votre méthodologie pour en arriver à cette carte interactive qui s’appuie sur le recensement des achats de pesticides en France, par code postal ?
En chimie, toutes les substances sont évaluées en fonction de leur dose létale 50, aussi appelée LD 50.
Pour établir notre carte, nous sommes donc allés chercher toutes les LD 50 des pesticides qu’on a pu trouver sur Pubchem, base de données mondiale qui en recense plus de 20.000 et qu’on a ensuite codées pour les intégrer dans la carte.
C’est à partir de là qu’on a décidé d’établir l’indicateur mort-humain. Pour frapper les esprits. Mais aussi pour que les gens commencent à appréhender la toxicité dont on est en train de parler.
Pour cela, vous vous êtes notamment intéressée à la Loire-Atlantique. Pourquoi ce focus, en particulier ?
Parce qu’il s’agit d’un département maraîcher, où la culture est aussi fragile que diversifiée. Ultra-gourmande en pesticides, comme le metam-sodium. Utilisé jusqu’en 2018, date de son interdiction, ce gaz à biocide [utilisé sous forme de pulvérisation pour lutter contre les « nuisibles », NDLR] persiste encore aujourd’hui dans l’environnement.
Conséquence directe, selon le registre des cancers, la Loire-Atlantique est un territoire où l’on observe une surincidence des cancers directement imputables aux pesticides. Au point de voir ce département occuper la 8e place nationale en termes de toxicité.
Plus qu’ailleurs, on y trouve également des élus engagés. Se mobilisant aussi bien contre les problèmes de pollution des captages en eau potable que faisant face à la concentration de clusters pédiatriques comme à Sainte-Pazanne.
Pour en revenir à votre méthodo, dans votre analyse en toxicité, pourquoi avoir décidé d’écarter des produits comme le cuivre ou le soufre, utilisés dans l’agriculture bio ?
Pour nous, il était fondamental de faire la différence entre les pesticides de synthèse et les pesticides non synthétiques. Et de dire qu’on ne pourra pas faire d’agriculture sans les pesticides autorisés en bio, que sont le soufre ou le cuivre, par exemple.
Jusqu’à preuve du contraire, ces deux produits naturels n’ont jamais provoqué de dommages sanitaires particuliers chez l’humain. Simplement parce que notre corps co-évolue en permanence avec tout un tas de charges chimiques.
Le problème des pesticides de synthèse, c’est qu’ils imitent le rôle d’une hormone sans en remplir le rôle. C’est le principe du perturbateur endocrinien qui vient cibler des mécanismes élémentaires cellulaires, communs à toutes les cellules vivantes sur terre.
Une charge chimique avec laquelle ni la nature, ni le corps humain ne peut co-évoluer. Dans un cas, la biodiversité sait avaler, digérer et recycler cette charge chimique. Dans l’autre, c’est bien la persistance et les modes d’action des pesticides de synthèse qui posent problème.
L’autre enjeu réside dans cette « fabrique du doute », encore à l’oeuvre avec le vote de la CMP. Une stratégie élaborée par l’agrochimie, amplifiée par certains médias et politiques, répétée et digérée aussi bien par une partie de l’opinion que par le monde agricole ?
Dans le cas de l’agrochimie, de certains médias et de politiques, il s’agit clairement de désinformation. Cette intention de tromper sciemment l’opinion, en mélangeant par exemple la question des pesticides avec celle du changement climatique.
Si on vous rabâche que 90% des problèmes actuels sont inhérents à ce dérèglement, vous allez finir par le croire. En oubliant un peu vite que les enjeux de toxicité, dont on parle, ne proviennent pas précisément du changement climatique mais bien de produits faits pour tuer.
Il faut bien comprendre qu’avec les pesticides, on aura tout exterminé avant que le climat ne le fasse. On ne va pas survivre des décennies à ce rythme de contamination.
Avec cette stratégie, l’agrochimie fabrique donc du poison et du mensonge.
Et dans le cas du monde agricole ?
Il y a une partie qui fait sienne ces mensonges. Une autre qui glisse davantage dans le registre de la mésinformation, en diffusant des informations qu’elle pense justes alors qu’elles sont en réalité trompeuses.
Dans un cas comme dans l’autre, Il s’agit là d’un problème majeur.
Dans vos travaux, vous évoquez le cas de la science et plus particulièrement celui de la recherche scientifique, elle aussi fortement percutée par cette « fabrique du doute »…
Dès les années 80, on a assisté à un véritable mouvement de privatisation de la recherche scientifique. Mouvement qui nous a directement conduit à la catastrophe totale que nous sommes en train de vivre.
Non seulement ce désengagement de l’État a confié aux seules firmes les questions agricoles, environnementales et de santé publique mais, en dix ans, le ministère de l’Agriculture a par exemple accordé plus de 800 dérogations pour l’usage de certains pesticides dans les champs.
Tout est consanguin, là-dedans, et dans tous les sens. Je n’ai jamais vu ça.
Par exemple, avant d’autoriser l’utilisation de ces armes de guerre chimiques, hormis les industriels qui les produisent, ni l’agence de sécurité sanitaire, l’Anses, ni personne d’autre ne réalise de tests pour évaluer la dangerosité de ces pesticides de synthèse dans la nature.
C’est complètement délirant. Quel autre système fonctionne ainsi ?
Boîte noire
Cet entretien a été réalisé les 15 et 17 juillet, soit quelques jours avant le vote définitif par les parlementaires de la loi d’urgence agricole. Il a été actualisé, dans sa première question, le 21 juillet.
Vous lisez un média financé par ses lectrices et ses lecteurs

L'argent ne devrait pas être une barrière pour l'accès à une information de qualité. C'est pourquoi nos articles sont en accès libre. Média à but non lucratif, sans actionnaire ni subvention des collectivités locales, nous avons choisi d'en appeler à votre générosité. Si vous en avez les moyens, pourriez-vous envisager de nous soutenir dans la durée ?
Vos dons sont déductibles des impôts à hauteur de 66 %.
Notre média est garanti sans IA
L'IA générative ne produit pas d'enquête. Nos articles, vidéos et podcasts sont réalisés par des journalistes en chair et en os. Consultez notre charte.
Des infos à nous communiquer ?
Écrivez-nous à contact [@] splann.org et nous vous expliquerons comment nous transmettre des documents de façon sécurisée. Découvrez d'autres méthodes pour nous contacter.






