Pour Philippe Grandcolas, directeur de recherche au CNRS, la proposition de loi Duplomb adoptée en juin 2025 a marqué un recul majeur des politiques environnementales. Dans cet entretien mené par Sylvain Ernault, le spécialiste de la biodiversité critique un texte qui, selon lui, ignore des décennies de travaux sur les pesticides, la qualité de l’eau, les élevages industriels et la santé publique.
« Ce texte est abominable au plan scientifique parce qu’il nie finalement toutes les questions auxquelles les scientifiques ont essayé de répondre pendant des années », affirme-t-il.
Le processus législatif pose lui-même question. Il a permis, selon lui, de contourner un véritable débat parlementaire : « C’est une manière de passer en force particulièrement choquante quand on parle d’une proposition de loi bâtie sur du déni de science. »
Un an après la censure partielle du Conseil constitutionnel, le projet de loi d’urgence agricole porté par la ministre Annie Genevard a permis au sénateur (LR) Laurent Duplomb de faire adopter, en juin 2026, un amendement réautorisant, sous conditions, l’usage de deux substances actives : le flupyradifurone et l’acétamipride.
Insecticide de la famille des néonicotinoïdes, l’acétamipride était surtout utilisé par les producteurs de betteraves sucrières jusqu’à son interdiction, en France, en 2018. Diverses études montrent que ce pesticide fragilise les colonies d’abeilles à cause des effets sublétaux qu’il provoque sur les pollinisateurs (désorientation, problème de mémoire ou de reproduction).
Philippe Grandcolas reconnaît que cette molécule est moins toxique que d’autres produits de la même famille, mais juge cet argument insuffisant. « On ne devrait pas utiliser d’acétamipride même si c’est le moins toxique de tous les néonicotinoïdes. »
Selon lui, l’idée selon laquelle l’enrobage des semences limiterait la dispersion du pesticide ne résiste pas aux observations scientifiques. « Toutes les analyses ont montré qu’on retrouve ces substances non seulement dans les parcelles de culture mais également autour de ces parcelles, puis dans le cycle de l’eau. »
Le chercheur insiste aussi sur les nombreuses incertitudes qui demeurent concernant les effets sanitaires de cette molécule. Les premières alertes de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) sur un risque de neurotoxicité remontent à plus d’une décennie, mais les connaissances restent incomplètes faute d’études suffisantes. « Ce que l’on sait est inquiétant, mais pour le moment on n’a pas cherché suffisamment. »
L'angle mort de l'effet cocktail

Au-delà de l’acétamipride, Philippe Grandcolas estime que l’évaluation réglementaire des pesticides présente une limite majeure : elle considère les substances séparément, sans tenir compte des interactions entre molécules. Il cite les travaux montrant que certains fongicides peuvent multiplier par cent la toxicité de l’acétamipride pour les abeilles.
Autre sujet de préoccupation : les attaques contre les agences sanitaires. Pour le scientifique, l’indépendance de l’Anses constitue une garantie indispensable. « L’Anses a besoin d’indépendance par rapport au pouvoir, exactement comme dans le cas de la justice. » Il souligne toutefois que les agences restent contraintes par des procédures qui ne permettent pas toujours d’intégrer l’ensemble des connaissances scientifiques disponibles.
L’entretien aborde également le relèvement des seuils applicables aux élevages industriels de porcs ou de volailles.
Philippe Grandcolas met en garde contre les conséquences environnementales des concentrations animales, mais aussi contre les risques sanitaires liés à la circulation accélérée des agents pathogènes. « Dès qu’un pathogène rentre dans ces environnements, il a une grande chance de se développer très rapidement », observe-t-il, évoquant notamment la grippe aviaire.
Changer le système agricole
Face à ces constats, le chercheur défend une transition vers l’agroécologie. Il estime que les solutions techniques existent déjà, à condition de repenser simultanément les pratiques agricoles, les circuits économiques et la rémunération des producteurs.
« L’agroécologie ne suffit pas à elle-même. Il faut aussi revoir les circuits de distribution et aller vers des productions où il y a davantage de valeur ajoutée », déclare-t-il.
Loin de mettre en cause les agriculteurs, Philippe Grandcolas considère qu’ils sont les premières victimes du modèle actuel, tant sur le plan économique que sanitaire. Les accompagner dans cette transition est, selon lui, une condition indispensable. « Il faut les aider à se transformer pour eux-mêmes, pour leur santé. Il doit y avoir des systèmes gagnant-gagnant. »
Crédits
Entretien : Sylvain Ernault ; tournage : Vivien Chareyre ; montage : Kristen Falc’hon.
Loi Duplomb, le débat confisqué ; Alerte aux fausses informations sur la santé et l’environnement, Philippe Grandcolas, Editions du Faubourg, 168 p., avril 2023.
Cette vidéo a bénéficié d’une bourse du Journalismfund Europe.
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