« Pêche bretonne : on est arrivé au bout du modèle », Catherine Le Gall sur Prun’
Invitée de la radio nantaise Prun’, Catherine Le Gall est revenue sur l’enquête menée avec Robin Bouctot sur la crise qui secoue aujourd’hui la pêche bretonne. Entre industrialisation, quotas contestés, précarisation des marins et tensions écologiques, le secteur apparaît plus fragile que jamais.
Au cœur de l’enquête figure le gigantesque navire Annelies Ilena, qualifié par Catherine Le Gall de « bateau le plus décrié au monde ». Long de 145 mètres, capable de capturer jusqu’à 400 tonnes de poissons par jour grâce à un chalut de 600 mètres, le navire symbolise une pêche industrielle démesurée.
« Il est tellement gros qu’il ne rentre même pas dans le port de Saint-Malo », souligne la journaliste. Ce navire-usine, propriété du groupe néerlandais Parlevliet & van der Plas, incarne un modèle économique « hors sol », déconnecté des territoires et des réalités de la pêche artisanale bretonne. Son jumeau, l’Annie Hillina vient d’être inauguré à Ijmuiden, près d’Amsterdam.
La crise du maquereau fragilise les petits pêcheurs
L’entretien revient sur la crise du maquereau, espèce touchée à la fois par la surpêche et par les effets du réchauffement climatique. La baisse des quotas met en difficulté les petits pêcheurs artisans, dont l’activité dépend souvent de cette ressource.
Selon Catherine Le Gall, le système favorise structurellement les grands armements. Les quotas sont attribués selon les « antériorités » historiques : les plus gros navires disposent donc mécaniquement des parts les plus importantes. Une logique qui accentue les inégalités au sein de la profession.
Contrairement aux grandes entreprises de pêche, les artisans ne peuvent pas facilement modifier leur activité, changer de matériel ou diversifier leurs captures. « Cela remet totalement en question leur viabilité économique », explique la journaliste.
Une représentation jugée inégalitaire
L’enquête met également en cause le fonctionnement des instances représentatives du secteur. Historiquement, les pêcheurs disposaient de relais locaux leur permettant de faire remonter leurs revendications. Mais avec la centralisation progressive des structures décisionnelles, les petits pêcheurs peinent aujourd’hui à se faire entendre.
Occupés en mer et disposant de moyens financiers limités, les artisans sont moins présents dans les comités départementaux, nationaux ou européens. À l’inverse, les grands armateurs, parfois soutenus par des capitaux étrangers, disposent des ressources nécessaires pour défendre leurs intérêts auprès des ministères ou à Bruxelles.
Pour Catherine Le Gall, cette fracture de représentation nourrit un profond sentiment d’injustice au sein de la profession.
Autre volet sensible de l’enquête : le recours croissant à des travailleurs étrangers, notamment indonésiens, sur les bateaux bretons. Les journalistes décrivent un système qui rappelle celui du secteur agricole, où une main-d’œuvre étrangère moins coûteuse permet de maintenir économiquement des modèles fragilisés.
Des dispositifs de recrutement sont désormais organisés pour anticiper les besoins des armateurs. Le recours au « naming » soulève des questions sur les conditions de travail et les droits sociaux de ces marins souvent précaires.
Une profession sous tension
Catherine Le Gall insiste sur la complexité du sujet et refuse toute opposition simpliste entre pêche industrielle et pêche artisanale. Elle décrit un secteur profondément divisé.
« Les pêcheurs sont en friction les uns avec les autres », observe-t-elle, évoquant des tensions entre types d’engins, zones de pêche ou tailles de navires. À ses yeux, ces divisions traduisent surtout l’épuisement d’un modèle fragilisé par les crises économiques et environnementales.
Si plusieurs pistes sont évoquées telles que le développement des « engins dormants », l’enquêtrice reconnaît qu’aucune solution structurelle ne semble encore émerger. Pour Catherine Le Gall, le principal défi sera désormais de construire un équilibre durable entre les différentes formes de pêche avant que la crise écologique et sociale ne devienne irréversible.
🎧 Animation : Jade, Thelma et Marianne ; réalisation : Joachim.






