Splann ! : Quel est le constat à partir duquel vous avez engagé votre travail de recherche ?
Bénédicte Bonzi : Dans notre système alimentaire, nous avons d’un côté des personnes qui produisent mais qui ne peuvent, pour la majorité, pas se rémunérer ; et qui vivent des situations de souffrance. Et puis, de l’autre côté, on a tout un tas de personnes qui n’arrivent pas à accéder à de la nourriture. Alors qu’on en jette des tonnes chaque année…
Pourquoi et comment ça se passe comme ça depuis des années ? Pourquoi une structure comme les Restos du cœur, qui étaient là pour une saison, font partie de notre paysage ? L’aide alimentaire devrait permettre aux personnes de traverser une situation d’urgence. Et non pas être un moyen d’alimenter des milliers de personnes. La preuve, pour moi, qu’il faut de manière urgente repenser notre système alimentaire et le transformer.
Pourquoi, selon vous, l’aide alimentaire est devenu un outil de régulation d’un modèle de production ?
Le système fait la part belle à l’agro-industrie puisqu’il y a une production spécialement destinée à l’aide alimentaire. C’est-à-dire des produits spécifiques pour les pauvres. Que vous et moi, on ne va pas avoir dans nos placards, si on ne recourt pas l’aide alimentaire.
Autrement dit, on voit que pour des acteurs de l’agro-industrie – mais aussi de la grande distribution qui défiscalise les denrées qu’elle donne – l’aide alimentaire est devenue un débouché. Tout comme pour certains agriculteurs.
Or, si l’aide alimentaire est un débouché, on entre dans une politique dans laquelle on a besoin de personnes pauvres.
Ça veut très concrètement dire que le corps des personnes qui vivent la précarité alimentaire devient la variable d’ajustement. Dans ce cadre-là, l’alimentation n’est pas un commun, elle vient marquer de manière très forte des inégalités structurelles entre les personnes.
Et ça, c’est extrêmement dérangeant en termes de modèles de société et de gestion du commun qu’est l’alimentation.
Vous pensez donc qu’il y a un enjeu politique ?
Nous croyons être dans un « État en paix », alors que nous sommes dans un « État pacifié ». Ça veut dire que les règles du jeu – celles qui nous gouvernent – ont été décidées non pas par tout le monde mais par des dominants.
Et l’aide alimentaire est un outil de pacification. Elle permet de maintenir la paix sociale, elle permet de faire en sorte qu’on n’ait pas des émeutes de la faim, qu’on n’ait pas des vols avec pillages.
Les salariés et bénévoles qui bossent dans des associations comme les Restos du cœur contiennent une violence liée au fait de ne pas aller au bout de la vraie promesse : vivre dans un État en paix où serait réglée l’accès à l’alimentation pour toutes et tous.
Votre travail porte un autre axe critique fort, à partir duquel vous forgez le concept de « violence alimentaire ». De quoi s’agit-il ?
Lorsqu’on pense « alimentation », il y a une dimension de plaisir. On n’a pas envie de penser « violence ».
D’abord, le droit à l’alimentation existe, on a intériorisé ce droit. La personne qui ne peut pas y accéder est violentée. Sur son corps, d’abord : la qualité de la nourriture n’est pas là. Et puis, psychologiquement : pour définir cette deuxième dimension, je me suis appuyée sur le cadre théorique de Marie-Hélène Hirigoyen dans les violences faites aux femmes.
Quand on recourt à l’aide alimentaire, on ressent une menace permanente du manque, de « peut-être qu’il n’y aura pas assez », que la maraude ne va pas passer ce soir… Toutes ces choses-là.
Il y a, en plus, des sentiments de honte et de culpabilité. Une inversion de la faute, en réalité. Parce qu’en plus, on nous fait culpabiliser d’avoir besoin de l’aide alimentaire ou de ne pas bien savoir s’en servir. Ces dimensions-là vont avoir un impact irréversible sur les personnes.
Cette perte du droit à l’alimentation s’accompagne de la perte d’autres droits. C’est très fort, parce que se nourrir, c’est notre quotidien. On est dans une situation où on n’arrive pas à exister, à être ; à remplir notre corps, en fait, de justice, d’autres choses.

Vous plaidez pour un nouveau système qui ressemblerait à une sorte de « sécurité sociale alimentaire ». Quels en sont les principes ?
C’est une proposition politique qui s’appelle « la mise en sécurité sociale de l’alimentation ». Sortir l’alimentation du marché pour en faire autre chose semble être une bonne façon de procéder.
Je pense à la mise en place d’un système universel pour tout le monde, riches ou pauvres. Il y aurait une carte qui nous permettrait d’avoir 150 € par mois pour de l’alimentation. Mais pas n’importe laquelle. Une alimentation choisie collectivement.
Ça nous amène sur le deuxième pilier : conventionner des magasins, des producteurs. Puis, avoir une forme de cotisation permettant de rétablir un principe de justice. Si j’ai des sous, j’ai la chance de pouvoir être solidaire dans ce système-là. Sur une période où j’en ai moins, j’aurai le droit à la même chose.
Il y a le fait de se réapproprier de la démocratie à travers l’assiette. Mais aussi de retrouver un rôle dans la société, et de pouvoir dire : « Ça n’est pas quelqu’un d’autre qui va décider ce que je mange, c’est moi-même ».
C’est-à-dire qu’on transforme cette politique alimentaire, qui est aujourd’hui définie par l’offre, en un système alimentaire qui est décidé par la demande. Et ça, ça change tout. Si on demande, si quelqu’un a envie de manger des pesticides, personne ne lève la main.
Cette proposition fait l’objet de différentes expérimentations. Pas forcément sur les trois piliers. Parce que, tant qu’on n’aura pas de loi pour un vrai passage à l’échelle, on aura du mal à toucher l’universalité. Ce projet s’essaye à réparer une forme de démocratie qui a été beaucoup mal menée.
Justement, quel est aujourd’hui, le principal frein à la mise en œuvre de cette « sécurité sociale alimentaire » ?
C’est le courage politique. C’est le courage de tenir tête à ceux qui tiennent les cordons de la bourse en arrêtant de leur faire croire que tout s’achète. C’est ça qui manque le plus.
Le reste, l’organisationnel, on a été capable de faire des choses complètement improbables… On a été capable de s’enfermer chez nous et de nous signer nous-mêmes des autorisations pour sortir de chez nous !
Donc, faire quelque chose de joyeux et d’émancipateur, on en est capable aussi.
Mais là, il va falloir un vrai courage de la part de nos politiques. Et il va falloir qu’on les soutienne, qu’on les appuie pour arriver à remettre chaque acteur à sa place.
Il y a eu la séparation des Églises et de l’État… Eh bien là, il faut séparer l’État du système économique capitaliste.
Bibliographie
La France qui a faim. Le don à l’épreuve des violences alimentaires, Bénédicte Bonzi, Seuil, collection Anthropocène, 2023, 448 p.
Femmes sous emprise – Les ressorts de la violence dans le couple, Marie-Hélène Hirigoyen, Oh Editions, 2005, 299 p.
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