« Splann! ». Avec des vendanges précoces et la fin des pèlerinages religieux, la grande majorité des familles que vous suivez sont de retour dans la métropole nantaise. Un « embouteillage » qui provoque une multiplication des stationnements illicites, et donc des tensions avec les autorités. Comme cette évacuation d’une centaine de caravanes initiée par le préfet de Loire-Atlantique, ce lundi 24 août.
Christophe Sauvé. Là, je vous réponds depuis Orvault, commune de la métropole nantaise, où j’assiste une famille qui vient d’être expulsée pour la troisième fois en moins de quarante-huit heures. Les gens sont fatigués d’être ainsi ballotés, simplement parce que la loi n’est pas respectée.
Vous l’avez dit, avec le réchauffement climatique, les vendanges en Champagne ou dans le Bordelais ont déjà eu lieu. Et, avec la fin des pèlerinages, on assiste à un engorgement des aires d’accueil qui oblige les familles à occuper des terrains privés.
Cette situation tient principalement au fait que les collectivités ne respectent pas l’obligation de construire des aires d’accueil, pourtant prévues par les schémas départementaux.
À ces entorses à la loi Besson du 5 juillet 2000 s’ajoute, selon vous, le vote de la loi Ripost, le 21 juillet dernier. Loi qui sanctionnerait le mode de vie des Voyageurs…
Dans son fondement, cette loi vise à offrir des réponses immédiates aux citoyens sur des enjeux de troubles à l’ordre public, de sécurité et de tranquillité. Une volonté que je suis le premier à défendre et à respecter. Sauf qu’à cet arsenal de lutte contre la délinquance et le narcotrafic, deux articles ont été ajoutés. Les articles 19 et 22 qui considèrent globalement les gens du voyage comme « un problème d’ordre public ».
On le voit avec les expulsions qui sont en cours. Cette loi oblige dorénavant les préfets et les maires à porter plainte contre ces occupations. Une judiciarisation systématique qui empêche toute forme de négociation avec les propriétaires et les municipalités. Envenimant ainsi la situation.
Dans un tribune du Monde que j’ai cosignée avec d’autres acteurs en soutien aux gens du voyage, nous nous appuyons sur un rapport du Sénat de 2024 pour dire une chose et une seule : dans notre pays, 12 départements sur 96 respectent leurs obligations d’accueil.
Par cette inaction, les collectivités se rendent tout autant responsables des stationnements illicites que les familles, qui n’ont d’autres choix que d’occuper ces terrains.

D’un coup de chaud à l’autre, les Voyageurs ont également eu à souffrir des différents pics de chaleur, cet été. Comment vont les familles que vous rencontrez au quotidien ?
Elles ont le sentiment d’avoir été placées dans une cocotte-minute. Quand vous habitez dans un habitat mobile et léger, vous n’êtes pas protégés. En même temps que la température monte en pression, le moral des Voyageuses et Voyageurs subit une forte dépression. Pour se préserver, les familles que je rencontre fuient les aires d’accueil bitumées, à la recherche de terrains enherbés.
Au-delà de la canicule, on en revient à ce manque total d’anticipation des collectivités. En hiver, les Voyageurs que j’accompagne sont en quête de terrains stabilisés. L’été, c’est plutôt la fraîcheur de la végétation qui est visée.
On le voit, cette itinérance interne favorise l’explosion du stationnement illicite et donc des situations d’irrégularités dans l’ensemble de la métropole nantaise…
Vous avez raison de parler d’itinérance interne. La réalité aujourd’hui, c’est que dans le contexte économique et social qui percute bon nombre de nos concitoyens, les gens du voyage ne voyagent plus. Ils restent sur des zones géographiques où ils ont leurs habitudes. Pour conserver leur travail, pour ancrer leurs petits à l’école, ils ont besoin de se poser.
Ce qui provoque, de fait, l’augmentation d’occupation illicite de prairies. Prenons un exemple concret. L’été, la Loire-Atlantique est historiquement un département de « grands passages ». Ces événements religieux qui voient s’installer des caravanes par centaines et sur un temps donné. Pour cela, il faut des aires d’accueil dédiées. Ce n’est pas moi qui le dis. Encore une fois, c’est obligatoire. C’est dans la loi.
Pour en revenir à Nantes Métropole, aucune de ces aires de « grands passages » n’existe. Les familles sont donc livrées à elles-mêmes. Résultat, la seule solution reste l’occupation illégale. On l’a dit, le plus souvent sur des prairies. Qu’elles soient communales ou privées. Ce qui fait inévitablement monter la tension avec certaines collectivités mais aussi avec le monde agricole. Ce que je peux tout à fait comprendre, surtout quand il s’agit de périodes où les cultures sont semées ou en passe d’être récoltées.
Si on y regarde de plus près, on assiste, là, à différents degrés de mises en danger. Dangers sociaux et sanitaires pour les Voyageurs. Dangers économiques pour les agriculteurs.
Ces mises en danger sont d’autant plus inexcusables que l’État et le Département viennent de signer le nouveau schéma départemental, pour la période 2025-2031. Ce document est pourtant clair. À la page 13 de son livret 2, on voit que Nantes Métropole doit fournir 180 lots de terrains familiaux aux Voyageurs. Or, ce nombre est aujourd’hui à zéro. Ce qui signifie simplement que cette obligation, avec la densification des aires d’accueil et la création d’aires de « grands passages » n’a tout simplement pas été respectée, à l’heure où l’on se parle.

Les élections municipales de mars 2026 n’ont-elles pas joué un rôle de levier dans ces mises en conformité ?
Elles le devraient. Dans les faits, depuis l’élection des maires et de leur équipe, c’est silence radio. On me dit que les nouveaux élus ne sont pas encore tout à fait installés ; qu’il n’y a plus de moyens pour recruter des personnes maîtrisant le sujet… Tout ça, je peux le comprendre mais, en face, il y a des familles qui vivent dans de véritables « bouilloires thermiques ».
Dans ces périodes de transition démocratique et d’urgences climatiques, le vrai responsable, c’est l’État. Pourquoi le préfet préfère répondre aux situations de crise en déployant des cordons policiers, pour protéger les uns au détriment des autres, plutôt que d’exercer son pouvoir de réquisition ?
Je le redis avec force : le problème, ce ne sont pas les Voyageurs mais les institutions.
Face à cette urgence climatique, certaines communes de la métropole nantaise ont réagi. On pourrait ainsi citer Rezé ou même, au-delà de cette zone, évoquer Saffré ?
Du point de vue de l’urgence et de l’anticipation, le cas de ces deux villes est effectivement intéressant à examiner. En réponse au premier épisode de fortes chaleurs [du 17 au 26 juin 2026, NDLR], Rezé a transformé un espace de la salle omnisports de la Trocardière en « abri climatique ». Histoire d’offrir la possibilité aux plus fragilisés de se protéger, de se rafraîchir, de se reposer.
Concernant Saffré, on est davantage dans le registre de l’anticipation. Avant d’être élu député écologiste de la 6e circonscription de Loire-Atlantique, Jean-Claude Raux avait institué, en tant que maire de cette commune située entre Châteaubriant et Ancenis, un dialogue citoyen pour intégrer l’habitat mobile et léger au plan d’urbanisme de la ville.
Ces exemples sont intéressants. Mais, en réalité, il faut aller plus loin. Que vous soyez issus de la « communauté » des gens du voyage, habitants de banlieues ou vivant isolé en monde rural, le problème de fond reste le même : toutes ces personnes sont les oubliées de la République.
Au point d’assister à ce mépris de classe amplifié depuis les plateaux télés climatisés ou via l’anonymat des réseaux sociaux…
Vous faites, ici, référence à ces ruées vers les rayons « climatiseurs » ou à l’installation de piscines dans des quartiers. Au lieu de parler de fond, on stigmatise.
Et croyez-moi, quand vous vivez ces histoires dans l’intimité des familles, ça fait mal au cœur. Début juillet, j’ai par exemple rendu visite à un couple de nonagénaires. Tous les deux sont en insuffisance respiratoire. Ils m’ont demandé si je pouvais aller leur acheter un petit ventilateur. Je me suis rendu au supermarché du coin. Ce que j’y ai vu m’a profondément attristé. C’était horrible de voir les gens courir dans le rayon électroménager. Pour moi, ils couraient après leur malheur, leur misère et leur survie.
Vous parliez du fond du problème. Concrètement, comment y répond-on ?
C’est simple. Avez-vous entendu parler des aides aux énergies, cet été ? Bien sûr que non. Comme si ces dernières avaient uniquement été pensées pour traverser l’hiver. Dans un HLM ou une caravane, la période estivale n’a rien à envier à celle de décembre. Sanction supplémentaire, l’été, les Voyageurs vivent principalement des foires, des fêtes foraines et des marchés. Qui va venir chiner ou faire un tour de manège par 40 degrés ?
Conséquences directes, comme beaucoup d’autres professionnels de ces secteurs, les Voyageurs voient leur pouvoir d’achat diminuer. Cela, à mesure que leurs factures d’eau et d’électricité explosent. Pour que celles et ceux qui nous lisent comprennent bien la situation, aujourd’hui, une famille au sens large peut occuper jusqu’à trois caravanes : une pour la cuisine, une pour les adultes, une pour les enfants.
À l’intérieur, la température peut monter jusqu’à 50° C. Pour tenir, vous imaginez bien qu’il faut ventiler. Et tout cela a un coût. Une moyenne de 80 euros par semaine, rien que pour l’électricité.
Encore une fois, cette réalité dépasse largement celle des Voyageurs. L’association pour laquelle j’interviens est aujourd’hui sollicitée, bien au-delà de la « communauté ». Nous sommes appelés par des travailleurs précaires, des personnes isolées en milieu rural…
Le manque d’anticipation climatique cristallise les tensions et la haine envers les Voyageurs. Et, de manière générale, envers les pauvres.
Il y a le fond du problème et la manière d’y répondre. J’aimerais juste qu’on arrête de traiter les Voyageurs comme on traite un incendie. En leur envoyant deux-trois canadairs par-ci par-là, avant de complètement les oublier.
Je sais très bien que le dossier « gens du voyage et canicule » va être remisé, une fois la rentrée de septembre démarrée.
C’est d’autant plus rageant que cela fait des années qu’avec l’ADGVC 44, on esquisse des pistes concrètes pour rendre les aires d’accueil davantage vivables.
Comment ?
En préférant des revêtements qui isolent et absorbent la chaleur au bitume. En ciblant des sites, un minimum arborés. En enclenchant des rénovations, à l’image de certaines écoles ou places de centre-ville. En considérant que les habitants des quartiers, que les personnes isolées en monde rural, que les Voyageurs ne sont pas des citoyens de seconde zone mais bien des femmes et des hommes appartenant au contrat social et républicain de notre pays.
En plus d’être vous-même Voyageur et militant associatif, vous êtes également celui qu’on appelle le « rachai », le curé de la communauté. Dans ce combat, comment votre foi alimente-t-elle votre lutte et votre espérance ?
Ma lutte et mon espérance, c’est ma présence à l’autre. Celle qui oblige à se décentrer pour faire le pont entre les Voyageurs et le reste de la société.
Dans ce combat, ma foi est une audace. Celle de dénoncer inlassablement ce qui ne va pas. C’est bien joli, la théorie sur le bien et le mal. Mais la foi sans regarder ce qui ne va pas est un leurre.
C’est par le dialogue et l’éducation que l’on peut d’abord rétablir les faits, puis agir.
Sur les aires ou les terrains que je visite, je sens cette colère qui monte contre les injustices dont nous parlons. Plus que jamais, dans ce contexte d’année électorale, il va falloir ne rien lâcher.
Que l’on ait ou non la foi, restons audacieux. Ne cessons jamais de ruer dans les brancards. Parce que l’anti-tsiganisme a toujours été le thermomètre du basculement d’une société démocratique vers un régime discriminatoire et inégalitaire.
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