Cerclé de noir, le portrait de Clément Ngangro fait face à la cour. Sa mère, Takounda, l’a déposé sur un pupitre, derrière le banc des parties civiles. Très affectée, elle laissera Me Veret, l’avocate de la famille, décrire « un jeune homme courageux, travailleur et apprécié de tous », qui enchaînait les CDD dans l’entreprise depuis cinq ans mais qui, « épuisé par le travail », envisageait de la quitter.
Le drame, rendu public dans nos colonnes en janvier 2024, s’est produit le 28 novembre 2023 dans un champ appartenant à la SCEA Le Pépin et la plume. Située près de Landerneau, cette importante ferme bio compte une quinzaine de salariés et alimente en fruits et légumes des magasins de la région.
Ce jour-là, six ouvriers sont affectés à l’arrachage des bâches. Certains travaillent à la main, tandis qu’un seul est chargé de l’opération à la machine : Clément Ngangro, 28 ans. Une tâche auparavant effectuée par une entreprise de travaux agricoles qui, en raison des fortes pluies et d’une herbe trop haute, n’avait pu engagé ses engins sur la parcelle.
L’enrouleuse à bâche destinée aux fraises servira donc également aux bâches d’échalotes. Happé par la machine, Clément Ngangro restera trois jours dans un coma artificiel avant d’être déclaré mort.
Une formation insuffisante

Placée au centre des débats, l’enrouleuse est décrite comme « un prototype », inventé par le garage Morizur à la demande du maraîcher pour répondre à un besoin spécifique. Mais ce matériel ne possède ni notice d’utilisation, ni certificat de conformité, ni protocole de maintenance. Même la facture de cet achat est introuvable. « Un oubli », au dire du gérant de la SCEA comme du fabricant. « Du bricolage », aux yeux de la présidente du tribunal.
Autre explication avancée pour comprendre l’accident : le manque de formation. Les consignes auraient été transmises à l’oral et via « des boucles WhatsApp ». Si tout le monde s’accorde sur le fait qu’« elle ne s’utilise pas seule », une manette bloquée permettait pourtant de faire fonctionner l’enrouleuse sans assistance. C’est ce qui aurait provoqué le tragique accident.
Quatre heures durant, le maraîcher et le garagiste se renverront la responsabilité. Le premier évoquant « une machine mal conçue », tandis que le second pointera « des défauts d’entretien ». Des échanges encaissés en silence par la famille et les proches de la victime, dont d’anciens camarades de Diwan.
« Ne banalisons pas les accidents du travail »
« Ne banalisons pas les accidents du travail, ils tuent deux personnes par jour en France », s’indigne Me Veret, rappelant que « l’agriculture et le BTP figurent parmi les secteurs les plus touchés par les accidents du travail ». « Ici, les causes sont multiples mais les manquements à la sécurité trop nombreux. »
Maître Cret, qui défend l’employeur, met en cause « un dossier à charge » et demande la relaxe de son client. « Je continue car je n’ai pas le choix », explique le responsable de l’entreprise agricole, qui assure avoir depuis mis en place un livret d’accueil et des formations écrites à destination de ses salariés. « Six mois avant l’accident, l’inspection du travail avait passé la journée sur place avec une dizaine de gendarmes et rien ne nous avait été signalé », souligne le prévenu.
La défense du fabricant a elle aussi demandé la relaxe.
Le procureur a requis deux ans de prison avec sursis et 15 000 euros d’amende contre le maraîcher, ainsi que 150 000 euros d’amende dont la moitié avec sursis contre sa société. Aucune peine n’a en revanche été requise contre le fabricant de la machine. Le délibéré sera rendu le 15 juin.
Des peines d'emprisonnement prononcées
Le tribunal a rendu son jugement lundi 20 juin. Allant au-delà des réquisitions du procureur, il a prononcé une peine de deux ans l’emprisonnement avec sursis contre l’employeur. Celui-ci devra également s’acquitter d’une amende de 10 000 euros, dont la moitié avec sursis.
Sa société Le Pépin et la plume est condamnée à 100 000 euros d’amende, dont 50 000 euros avec sursis.
En tant que fabricant de l’enrouleur de bâche incriminé, le mécanicien est condamné à un an de prison avec sursis et à 50 000 euros d’amende dont la moitié avec sursis. S’ajoute une peine d’amende de 5 000 euros, dont 2 500 avec sursis, à l’encontre de son garage.
Les deux hommes ont également été condamnés au civil à verser solidairement 20 000 euros à chacune des trois parties civiles.
Boîte noire
Paru le 1er juin 2026, cet article a fait l’objet d’une mise à jour le 24 juin afin d’y intégrer le jugement rendu par le tribunal.
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