Au parc naturel marin d’Iroise, la démocratie environnementale est aussi fragile que la biodiversité
Kristen Falc'hon - 5 mai 2026
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Créés en 2007, les parcs naturels marins sont des aires marines protégées dont l’objectif est « de contribuer à la protection, à la connaissance du patrimoine marin » et de « promouvoir le développement durable des activités professionnelles et de loisirs ». Il en existe un en Bretagne : le parc naturel marin d’Iroise (PNMI), qui s’étend de la pointe du Raz jusqu’à Porspoder, et couvre, au total, 350.000 hectares de mer. Doté d’un budget de 950.000 euros par an, il emploie 21 personnes.
Les décisions et avis du parc naturel marin sont pris par un conseil de gestion dont la composition est fixée par décret ministériel. Il est composé de représentants de l’État (6), d’élus locaux (10), de scientifiques (9), de douze représentants des activités professionnelles (pêche et agriculture), de huit représentants des activités de loisir et de deux représentants d’associations environnementales. Le PNMI est traditionnellement présidé par le président du département du Finistère. Depuis 2021, c’est donc Maël de Calan (ex-LR) qui est à sa tête.
Le déséquilibre numérique entre les forces en présence résume à lui seul la difficile prise en compte des enjeux environnementaux, qui justifient pourtant l’existence de ce parc, face aux intérêts économiques. « Le PNMI est une zone sublime et un refuge local au regard des grands changements régionaux », rappelle d’emblée Frédéric Jean, directeur de l’Institut universitaire européen de la mer, qui siège au conseil de gestion du parc marin au titre des personnalités qualifiées. « Mais on a parfois l’impression que notre voix est diluée, que l’on est pris dans une masse d’intérêts contradictoires », déplore le scientifique.
Christophe Le Visage siège depuis 2023 au parc marin d’Iroise pour Eau et rivières de Bretagne. Il dénonce « la validation systématique de projets nuisibles pour l’environnement marin » qui, selon lui, « détournent totalement le parc de son objet initial ». En cause, notamment, des avis favorables à des extensions de porcheries ainsi que, ces deux dernières années, une quinzaine de dérogations d’épandage, dans la zone pourtant proscrite des 500 mètres à proximité d’une zone conchylicole. En effet, pour éviter la pollution des eaux, le législateur a prévu un encadrement strict de l’épandage des lisiers, qui sont à l’origine d’un excès de nitrates dans les eaux. Des dérogations sont possibles sur accord de la préfecture et vote du conseil de gestion du parc marin.

Un changement de pratique qui ne passe pas pour l’association Baie de Douarnenez environnement : « Une dérogation doit rester exceptionnelle, sinon, ce n’est plus une dérogation. » Comme l’explique son représentant, Jean Hascoët, les épandages de lisiers participent du problème de la prolifération des algues vertes et de la pollution des plages dans la baie de Douarnenez. Il rappelle aussi les « trop nombreux arrêtés préfectoraux interdisant la pêche professionnelle et amateur pour cause de toxines ».
La dernière datant du 23 avril 2026, interdit « la récolte et la consommation de tous les coquillages de la zone marine de la Baie de Douarnenez – estran », vu la teneur en toxines amnésiantes (ASP), des substances toxiques pouvant être à l’origine d’intoxications aiguës.
Selon Jean-Alain Divanac’h, représentant de la chambre d’agriculture au sein du parc marin, c’est « un nouveau protocole », obligeant désormais les agriculteurs à faire ces demandes de dérogation, qui explique leur augmentation. « Nous avons fait des concessions en acceptant d’exclure totalement les possibilités d’épandage entre 0 et 50 mètres », précise le président de la FDSEA du Finistère, pour qui le risque de pollution « reste très ponctuel », préférant pointer du doigt « des réseaux d’assainissement pas aux normes ».

De son côté, la direction du parc insiste sur les progrès en cours dans ce domaine : « Avec la mise en place de ces dispositifs, les surfaces des terres qui faisaient l’objet d’un épandage dans les 500 mètres des zones conchylicoles ont été divisées par trois, passant ainsi de plus de 300 hectares à 111 pour l’ensemble des terres bordant le périmètre du parc. Le parc naturel marin s’est d’ailleurs prononcé défavorablement sur des dossiers à hauteur de 53 hectares. »
Si ces décisions sont décriées par les associations environnementales, les avis semblent plus réservés du côté des scientifiques, à l’image d’Eric Thiebault, professeur d’océanologie biologique et membre du conseil de gestion du parc.
Selon lui « il n’est pas utile de s’opposer systématiquement à des projets, car nous n’avons pas de pouvoir de blocage ». Ce chercheur de la station biologique de Roscoff regrette toutefois « le manque de vision globale » sur cette question des épandages : « Il faudrait pouvoir appréhender les flux entrants et sortants mais nous n’avons aucune donnée dessus. »
« En tant que scientifique, notre positionnement n’est pas simple », reconnaît de son côté Frédéric Jean. « Sur des sujets qui entraînent de la crispation, nos prises de positions peuvent être perçues comme des ralliements à une cause. »
« Dans la composition de ce conseil de gestion, personne n’est majoritaire », fait savoir de son côté Fabien Boileau. Ancien directeur du parc naturel marin d’Iroise, il s’exprime aujourd’hui en tant que directeur des aires protégées à l’Office français de la biodiversité. « Les parcs naturels marins sont une instance de démocratie environnementale, avec une gouvernance locale. On réunit des gens aux intérêts parfois divergents, ce qui se fait assez peu ailleurs, explique-t-il. Le parc peut donner des avis conformes, des droits de veto sur des projets, et cela permet d’empêcher beaucoup d’aberrations écologiques [car] l’existence même de ces avis dissuade des porteurs de projets. »
Mais pour exercer pleinement son action, encore faut-il que les décisions du PNMI soient prises en compte. Sur ce point, le tribunal administratif de Rennes a récemment donné raison à Eau et rivières, renforçant ainsi théoriquement le pouvoir du parc marin. Dans une décision du 10 juillet 2025, le juge a en effet considéré que le préfet du Finistère aurait dû recueillir l’avis conforme du parc naturel marin d’Iroise avant d’autoriser une restructuration d’élevage de porcs et de vaches laitières. Consulté sur la question, le parc avait en effet donné un avis défavorable qui n’avait pas été suivi par le représentant de l’État.
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