Pour un label « sans IA générative », « Splann ! » signe le plaidoyer de l’Atelier d’écologie politique de Toulouse
La rédaction - 17 juin 2026
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Aspirés par les robots des grands modèles de langage des géants du numérique, nos articles sont régulièrement plagiés par des sites sans journaliste. Ce faisant, notre production intellectuelle finance indirectement des faussaires qui génèrent des revenus par la publicité.
Les pouvoirs publics se montrant incapables de lutter contre ce pillage industrialisé, la sensibilisation des lectrices et des lecteurs nous paraît essentielle.
Comme la nourriture que nous mangeons, l’information que nous consommons doit pouvoir faire l’objet d’une traçabilité. Savoir qui a écrit un article et comment il a été financé représente un enjeu démocratique crucial, que nos aïeux avaient déjà identifié. C’est une façon de se prémunir face à des campagnes de propagande de plus en plus sophistiquées et bon marché.
C’est pourquoi, depuis cette année, nos articles comportent une bannière indiquant que notre média est garanti sans IA générative.
Des scientifiques de l’Atelier d’écologie politique de Toulouse (Atécopol) ambitionnent de convaincre de plus en plus de médias, d’entreprises, d’instituts de recherche, de structures du monde de la culture ou de l’enseignement à prendre, respecter afficher cet engagement.
Nous avons naturellement signé le plaidoyer rédigé par l’Atécopol que nous publions aujourd’hui. Nous vous invitons à en faire de même à travers ce formulaire.

Il y a dix ans, face à la place grandissante des plats pré-cuisinés dans la restauration, émergeait un petit logo sans prétention, sans organisme certificateur, et sans processus de labellisation : le label « fait maison ». Signe de confiance et de reconnaissance entre un restaurant et sa clientèle, il indiquait que – comme cela devrait aller de soi – la nourriture que l’on s’apprêtait à manger avait été cuisinée sur place, et non simplement réchauffée au micro-ondes après avoir été produite en usine.
Dix ans plus tard, le déferlement de l’intelligence artificielle générative (IAg) [1] dans tous les aspects de la vie quotidienne désoriente les nombreuses personnes qui sont attachées aux productions humaines et subissent cette vague de déshumanisation avec effroi, tristesse ou colère : plus moyen de savoir si un article de journal, un morceau de musique ou un contenu éducatif a été produit par une IAg. Du côté des créateur·ices, la situation n’est pas beaucoup plus rose : face à la concurrence de ChatGPT et de l’automatisation, comment faire valoir et reconnaître son choix de continuer à proposer une production humaine ?
Au-delà du cas extrême des productions entièrement générées par IAg, cette dernière peut être utilisée à des degrés divers lors de différentes phases du processus de création : illustrations, demande de financement, textes de présentation, recherches bibliographiques, ou bien entendu assistance à la production finale.
Les raisons pour refuser tout cela en bloc sont multiples et sont probablement aussi diverses que le profil des personnes qui le souhaitent.
Une piste consisterait à demander à toutes les personnes faisant appel à l’IAg à quelque étape que ce soit de leurs processus de création de le déclarer explicitement et de manière transparente. Mais nous doutons qu’une telle pratique s’impose un jour, pour de nombreuses raisons.
On peut se contenter de l’illustrer par un exemple emblématique : dans le domaine de la recherche, où la plupart des revues demandent aux scientifiques de déclarer explicitement l’usage de l’IAg dans leurs articles, une étude estime que seul 1 scientifique sur 40 utilisant l’IAg le déclare. On assiste donc dans ce domaine à des manquements majeurs et généralisés à l’éthique scientifique.
Il y a fort à parier que, dans de nombreux métiers, même si l’on demandait d’afficher explicitement tout usage de l’IAg, ce dernier, peu avouable et difficilement prouvable, resterait pratiqué en catimini.
La plus courante est que l’IAg n’est pas un outil neutre avec ses bons et mauvais usages mais un système technique indissociable d’un pillage massif des œuvres, d’une exploitation des travailleur·ses du clic et d’infrastructures gigantesques et énergivores.
On peut aussi refuser de laisser aux entreprises du secteur des pans entiers de notre humanité créatrice ou refuser de perdre des compétences et une autonomie auxquelles nous sommes attaché·es.
Mais qu’importe : que ce soit du côté des créateur·ices comme de celui des personnes qui accèdent à des contenus, il est temps que nous puissions nous reconnaître, nous rallier, nous faire confiance, et créer un réseau de créations entièrement humaines.

Nous proposons donc qu’un label Sans-IAg émerge rapidement partout où des personnes, des collectifs, des journaux, des laboratoires, des formations ou des entreprises prennent l’engagement de ne pas utiliser l’IAg dans leur pratique professionnelle.
Ce label serait basé sur la confiance entre des humains. Il pourrait émerger à des échelles très diverses. Par exemple, dans l’enseignement, ce label pourrait apparaître à l’échelle d’un établissement, d’un département, d’une filière de formation ou d’un·e enseignant·e.
Dans les médias, il pourrait être affiché à l’échelle d’un journal entier comme d’une rubrique ou d’un·e journaliste. Dans la culture, il pourrait être mis en avant au niveau d’une œuvre (film, roman, photographie, etc.), ou pour caractériser la pratique d’artistes (scénaristes, écrivain·es, etc.). Il pourrait apparaître sous la forme d’une phrase explicite, d’un logo personnel ou d’un court texte.
L’important n’est pas la forme que cela prend ; il n’est peut-être même pas nécessaire qu’un label « officiel » et son lot de normes précises – et probablement invérifiables – existe ; l’important est que toutes les personnes qui se reconnaissent dans cette envie et cet engagement l’affichent explicitement. Pour autant, même en l’absence d’organisme certificateur ou de label officiel, une affirmation erronée pourrait être juridiquement considérée comme une pratique commerciale trompeuse.
Les entreprises sont un cas un peu à part mais néanmoins fort intéressant. On voit émerger un monde dystopique où des milliers de CV générés par IAg sont triés par des IAg pour recruter des personnes allant prompter toute la journée.
Tout cela n’a aucun sens et nécessite une clarification urgente, afin que les étudiant·es puissent rapidement savoir quelles sont les entreprises ou services dans lesquels iels pourront exercer dignement leurs compétences.
Inversement, il faudrait que les mêmes entreprises puissent rapidement reconnaître les étudiant·es qui ont de véritables compétences personnelles, car iels afficheraient explicitement leur attachement à la production humaine dans leur CV ou par le fait d’avoir choisi de suivre un cursus dans des formations humaines, c’est-à-dire sans IAg.
Il est probable que le déploiement de l’IAg ne déviera pas immédiatement de sa trajectoire dystopique actuelle. Pour autant, nous pouvons agir dès à présent pour que la poursuite d’une vie sans IAg ne s’apparente pas à un parcours d’obstacles, et même, reste tout simplement possible.
Nous appelons donc à une réflexion collective à ce sujet dans toutes les institutions concernées.
Il est temps de choisir son camp – IAg ou humain – et de clarifier sa position.
Ce texte est issu des réflexions inter-disciplinaires de l’Atécopol, collectif de scientifiques toulousain·es engagé·es face à l’urgence écologique. Il a été rédigé par Marianne Blanchard, Guillaume Carbou, Julian Carrey, Adeline Grand-Clément, Jean-Michel Hupé, Odin Marc, Sydney Thomas et Laure Vieu.
Les rédacteur·ices ont également pris en compte les remarques et suggestions d’artistes, écrivain·es, et journalistes ayant eu accès à une version préliminaire de ce texte, ainsi que de membres du collectif Scientifiques en rébellion.
Parmi les professionel.les de la culture, du journalisme, de l’enseignement et de la recherche : Catherine Meurisse (illustratrice), Agnès Desarthe (écrivaine), Marie-Fleur Albecker (romancière et professeur d’histoire-géographie), David Bobin (journaliste), Abel Quentin (écrivain), Léa Fehner (réalisatrice), Brigitte Giraud (écrivaine), Régis Sauder (cinéaste), Maxime Lerolle (Journaliste scientifique au CNRS), Alexandre Gondran (enseignant-chercheur en IA), François Fehner (artiste dramatique), Iris Dion (scénariste), Jacques Mirenowicz (co-rédacteur en chef de La Revue Durable), Jean-Marie Combelles (comédien), Laetitia Bornes (chercheuse en informatique), Stenka Quillet (journaliste et réalisatrice), Audrey Vernon (comédienne), Fabrice Eurly (musicien), la rédaction de Splann (journal), Jonathan Selman (artiste sonore), Virginie Sebeoun (médiatrice culturelle), Philippe Marquet (enseignant-chercheur en informatique), France Keyser (photojournaliste), Guilaume Binet (photographe), Betty Piccioli (autrice et directrice littéraire), Rosina Savisaar (biostatisticienne), Catherine Moulin (metteuse en scène), Lucie Prod’homme (compositrice), Damien cuvillier (dessinateur de BD), Françoise Boche (directrice de recherche), Sylvie Crossman (éditrice autrice), Caroline Fontaine (journaliste), Caroline Sahuquet (directrice d’une compagnie de théatre), Béatrice Markhoff (professeure des universités en informatique), AGnes Dherbeys (photographe), Pierre Hybre (photographe), Joël Brie (professeur associé / praticien hospitalier), Olivier Jobard (photo-journaliste et réalisateur), Xavier Demerliac (compositeur), Nora Bouazzouni (journaliste, autrice, traductrice), Fabrice Eulry (musicien), Célia Izoard (autrice, journaliste), Antonio E.Porreca (maître de conféreces en informatique), Flore Grimaud (Artiste).
Parmi les citoyen.nes signataires de ce texte: Alexandre Basquin (sénateur du Nord), Arnaud Saint-Martin (député de Seine-et-Marne et sociologue), Olivier Debré (consultant en cybersécurité), Véronique Delors (retraitée), Jean-Jacques Achache (médecin), Sophie Bouchonnet (Atsem), Holta Hoxha-Caron (directrice d’ONG), Bertrand Duc (auxiliaire de vie), Julie Dagnaud (bibliothécaire), Roseline Crêté (psychologue clinicienne), Carine Dufot (ingénieure), Vincent Faitre (assistant de service social), Florian Parreno (développeur web), Stella Poigné (designeuse), Julie Berger (étudiante en école de dessin), Samuel Chenal (informaticien).
Crédit photo : Jayson Hinrichsen, licence Unsplash
[1] On se concentre ici sur une certaine catégorie d’intelligence artificielle, les IA génératives, basées sur des grands modèles de langages (LLM, Large Language Model), qui sont entraînées sur de vastes corpus de données pour générer du texte, des images, des sons, des vidéos.

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