Feiz e Breizh, un pèlerinage de conquête

17 septembre 2026
Pierre-Yves Bulteau, Julien Meffre
Imprimer cette enquête Imprimer cette enquête temps de lecture 14 mn de lecture
Pour sa 9e édition, le pèlerinage breton s’élancera de Sainte-Anne-d’Auray, le samedi 19 septembre 2026. Derrière un événement se voulant familial et enraciné, de multiples profils issus de l’extrême droite la plus traditionaliste et radicale semblent grossir les rangs de Feiz e Breizh.

Invités à se placer sous le signe de « Jésus-Christ, roi des nations », des milliers de pèlerins prendront de nouveau les routes du Morbihan, en ce week-end du 19 et 20 septembre, pour participer au Feiz e Breizh, du côté de Sainte-Anne-d’Auray.

Lors de l’édition 2025, ils étaient déjà plus de 2.000 à se retrouver autour de la chapelle de Monterblanc. Situé dans la première couronne de Vannes, ce point de rendez-vous fut l’occasion pour chacun d’assister à la messe de lancement du « pélé », expression consacrée dans le monde catholique pour désigner ce type d’événements.

Comme depuis 2018, année de création du pèlerinage breton, on y retrouve des familles nombreuses, des fidèles en adoration, des scouts.

Dos à l’assemblée, les ecclésiastiques récitent la messe en latin, celle d’avant le concile de Vatican II, symbole de l’ouverture de l’Église à la modernité.

La scénographie est millimétrée, chacun bien à sa place. Les chasubles bleues de l’organisation ordonnent le ballet des fidèles. Korantin Denis se tient au milieu de la foule. Affublé d’un chapeau breton, grand et sec, ce dernier fait office de tour de contrôle du Feiz e Breizh (FeB).


Celui qui se présente comme professeur d’histoire, spécialiste de la Bretagne, est le directeur des pèlerins de FeB. C’est l’un des sept membres fondateurs de cet événement, avec Bertrand de Tinténiac, président de l’association qui chapeaute le « pélé ».

« Korantin Denis est considéré comme un génie car il a réussi à faire de ce pèlerinage un succès populaire avec une moyenne d’âge particulièrement jeune », confie à Splann ! Alix, bonne connaisseuse des arcanes du diocèse de Vannes et qui a souhaité garder l’anonymat pour témoigner.

Selon l’histoire, contée par les créateurs de Feiz e Breizh, la genèse du pèlerinage « repose sur le désir de quelques familles de faire un « pélé » pas « tradi » à l’origine », relate une source ecclésiastique, toujours sous couvert d’anonymat.

L’événement, qui se tient depuis maintenant neuf ans, est un véritable succès populaire, comme en témoigne le nombre de chapitres. L’année de sa création, Feiz e Breizh en comptait huit. Sept ans plus tard, pas moins de 40 de ces groupes de pèlerins s’élancent sur les chemins du Morbihan. Dont celui d’Academia Christiana (AC), lors des éditions 2023 et 2024.

« Lever une armée de bâtisseurs, pour faire une croisade »

Institut de formation catholique identitaire, cette organisation ne prône rien de moins que « la reconquête civilisationnelle ».

Dans un article de février 2022, le site de France Info évoquait ce clip de présentation où l’on pouvait entendre : « Nous, catholiques, avons reçu un appel : pour faire une croisade, nous levons une armée de bâtisseurs. »

Organisatrice de nombreux colloques, Academia Christiana, qui n’a pas retournée nos questions, tient un répertoire d’intervenants dans lequel on retrouve la fiche de Korantin Denis.

Comme le prouve également la présence in persona de Victor Aubert au pèlerinage breton, les liens semblent solides entre le Feiz e Breizh et l’institut.

Créateur de cette organisation identitaire, cet enseignant, prof de philo dans un lycée hors contrat (qui ne reçoit aucune subvention de l’État), présente une image lisse de bon père de famille.

Victor Aubert.

Sur les réseaux sociaux, il apparaît une fois au côté d’Alain Soral, figure tutélaire de la fachosphère antisémite, multi-condamné pour « négationnisme et incitation à la haine raciale ». Victor Aubert va même jusqu’à qualifier Alain Soral de « boss »…

En juillet 2024, les réseaux sociaux de Feiz e Breizh partagent une vidéo où Victor Aubert fait l’éloge et la publicité du pèlerinage.

Parmi les autres intervenants, participant à des colloques estampillés AC, on retrouve Matthieu Raffray, abbé influenceur aux 200.000 followers sur Instagram.

Sulfureux, ce personnage s’affiche avec la crème de l’extrême droite radicale. De la cheftaine des fémo-nationalistes de Némésis, Alice Cordier, à l’influenceur masculiniste poursuivi par la justice, Papacito.

Et c’est bien cet abbé, promoteur d’un « catholicisme de combat », qui célébrera la messe d’ouverture de l’édition 2024 du pèlerinage.

Noyée dans la quarantaine de chapitres désormais présents dans les rangs du pèlerinage breton, cette présence d’Academia Christiana en a ulcéré plus d’un chez les ecclésiastiques du diocèse de Vannes. A l’image du père Jean-Baptiste Nadler.

À l’époque curé de la paroisse vannetaise Notre-Dame-de-Lourdes, il alerte sur le réseau social X de la présence du groupuscule au Feiz e Breizh. Suite à ces protestations, la direction du « pélé » promet que le groupe identitaire ne disposera plus de chapitre.

Et si Splann ! a effectivement pu constater l’absence d’un chapitre de l’officine, lors de l’édition 2025 du FeB, on retrouve pourtant des membres d’Academia Christiana, disséminés dans certains autres groupes constitués, défilant dans les rangs du « pélé ».

SOS Chrétiens d’Orient, « ferment de l’union des droites »

Présenté comme un moyen de vivre sa foi, dans une ambiance familiale, et de renouer avec la tradition, Feiz e Breizh voit également défiler les militantes et militants de l’association SOS Chrétiens d’Orient.

Dans les radars de la justice française qui a lancé, en 2025, une enquête préliminaire pour « complicité de crimes contre l’humanité et de crime de guerre », cette ONG est décrite par les journalistes Nicolas Massol et Marylou Magal, dans leur livre « Enquête sur la génération Bardella », comme étant un « ferment de l’union des droites ». « SOS Chrétiens d’Orient réalise le fantasme de nombre de ces jeunes, écrivent nos collègues. Réunir toutes les droites sous un même toit. »

Dans le cadre d’un article pour Libération, publié le 21 septembre 2025, nous avions pu échanger quelques mots avec la responsable du chapitre SOS Chrétiens d’Orient, présent au Feiz e Breizh. Elle assurait alors que cette ONG « n’a pas de position politique ». Et d’insister : « Nous sommes uniquement là pour défendre les chrétiens d’Orient. »

Depuis, Splann ! a pourtant repéré un certain Remi G., défilant sous la bannière de son chapitre.

Selon nos confrères de StreetPress, ce vitrailliste de métier est un adepte de fight clubs clandestins d’extrême droite dans les catacombes de Paris. Il aurait également participé à plusieurs actions du GUD, le Groupement union défense qui s’inscrit dans la mouvance nationaliste-révolutionnaire.

Suite à des dessins sur son compte Instagram, Remi G. est poursuivi par la justice pour « injure publique en raison de l’orientation sexuelle, contestation de crime contre l’humanité ». Il est finalement condamné à cinq mois de prison avec sursis.

Hommage à Jean-Marie Le Pen

Dans ses statuts initiaux, publiés en 2017, on pouvait lire qu’une des missions de FeB était « d’organiser des pèlerinages à pied en Bretagne pour glorifier Dieu, sanctifier les âmes, enraciner la foi des pèlerins ». Ou encore de « contribuer à la formation intellectuelle, morale et spirituelle de ses membres. De mener et de soutenir toute action missionnaire, spirituelle et culturelle, en particulier auprès des familles ».

Remaniés en 2026, les nouveaux statuts du « pélé » invitent davantage au « respect des principes de la République », promettant même « des activités ouvertes à toute personne sans distinction d’origine, de nationalité ou de religion ».

Autant de déclarations vertueuses qui pourraient sembler contradictoires avec l’étude du profil des principaux acteurs de Feiz e Breizh. À commencer par le premier d’entre eux : l’incontournable Korantin Denis.

Le directeur des pèlerins, qui est aussi le frère du directeur de la publication de Valeurs Actuelles, Tugdual Denis, assiste ainsi le 11 janvier 2025 aux obsèques de Jean-Marie Le Pen. En tête du cortège mortuaire, il se tient au côté d’une partie du bagad Feiz ha Sevenadur (« Foi et culture ») pour rendre hommage au fondateur du Front national, condamné à de multiples reprises.


Née du pèlerinage, cette formation musicale traditionnelle sert à faire de belles images lors de l’arrivée des chapitres au sanctuaire de Sainte-Anne-d’Auray.

En ce jour d’enterrement du leader historique du Front national, Korantin Denis n’est pas le seul membre de Feiz e Breizh, présent à La Trinité-sur-Mer (56).

Splann ! a également pu identifier deux autres membres du bagad. D’abord, le penn-soner (meneur) de la formation musicale dans un costume pourpré qui le distingue des autres musiciens. Puis, Jean Guimon, chanteur professionnel et chef scout, ce dernier n’hésite pas à s’afficher au côté du groupe « culturel et politique » An Tour Tan (« Le Phare »). Jouant, à l’occasion, de la cornemuse au Banquet des Vaillants. Sorte de banquet identitaire, à l’image de ceux organisés par le Canon français.

Un pedigree qui n’empêche nullement sa mise en avant dans les vidéos promotionnelles du pèlerinage.

Interrogé sur la contradiction qu’il peut y avoir entre des statuts promouvant le respect des principes républicains et la présence de différentes organisations d’extrême droite radicale, Bertrand de Tinténiac, président de Feiz e Breizh, n’a pas souhaité répondre.

Nostalgiques de l’Ancien Régime

Rencontré lors de l’édition 2025 de Feiz e Breizh, Korantin Denis affirmait de son côté que « le pèlerinage est entièrement apolitique. C’est dans la charte du pèlerin et c’est dans nos fondamentaux, indiquait-il, toujours pour cet article paru dans Libé. Vous voyez tous ces drapeaux, ces bannières, il ne peut pas y avoir une affiliation politique royaliste. »


Non loin de nous, l’homme intime pourtant à des pèlerins de cacher ces bannières royalistes que nous ne saurions voir. Les militants en question s’exécutent. N’effaçant nullement le profil de certaines figures de l’organisation du pèlerinage breton, derrière lequel se cachent de nombreux nostalgiques de l’Ancien Régime.

Haut en couleur, moustache en pointe, Alban Guillemois fait partie de ceux-là. Arborant un costume breton de circonstance, il a le privilège de mener en 2024 la garde d’honneur du pèlerinage lors de l’arrivée du Feiz e Breizh, sur le parvis du sanctuaire de Sainte-Anne-d’Auray.

Récipiendaire du prix de « la BD catholique » d’Angoulême 2021, pour l’ouvrage « Bernadette et Lourdes, l’enquête », le dessinateur apparaît régulièrement en majesté dans des capsules vidéos promotionnelles du « pélé ».

Cette apparente bonhomie cache un militant politique des plus radicaux : contributeur régulier de la revue Vexilla Galliae du Cercle d’action légitimiste, il y fustige la République à travers ses caricatures.

 

Alban Guillemois.

En 2022, ce catholique intégriste, royaliste et antivax est invité comme artiste à la Fête du pays réel de Civitas, une organisation catholique d’extrême droite, dissoute par le ministère de l’intérieur, en octobre 2023.

L’illustrateur s’est également rapproché de Parti national breton (PNB), dont les thèses flirtent avec le racialisme. À l’été 2025, Alban Guillemois va jusqu’à participer au camp d’été du groupuscule, héritier du PNB collaborationniste de la Seconde Guerre mondiale.

Là encore, ce militant d’extrême droite radicale est régulièrement mis en avant par le service communication de FeB, battant en brèche la belle histoire d’un pèlerinage apolitique, consacré à la foi.

Tropisme pour la tradition bretonne

Préférant occulter ces figures radicales, les têtes pensantes de Feiz e Breizh insistent davantage sur la dimension traditionnelle du pèlerinage, enracinée dans la terre de Bretagne.

Il est vrai que Korantin Denis a récemment appris le breton, adopté le « K » celtique en lieu et place du « C » latin pour son prénom, et récite des prières en breton sur les routes du « pélé ». Ce dernier est par ailleurs un acteur reconnu du mouvement culturel breton.

Spécialiste du petit patrimoine, Korantin Denis a par exemple été chroniqueur pour le magazine Bretons. Il a également présidé Dazont ar Glad, association sur l’avenir du patrimoine, un temps hébergée dans les locaux de Ti ar Vro Gwened, la maison de la culture bretonne de Vannes.

Derrière le fard du militant culturel, les dirigeants associatifs ont fini par reconnaître le militant d’extrême droite. Un soir de novembre 2023, la maison de pays organise une veillée. « Tout à coup, on a vu défiler une quinzaine de personnes, des bannières, dont un curé en soutane », explique un membre de Ti ar Vro Gwened, présent ce soir-là. « C’était une réunion de Feiz e Breizh », dit notre source, sous couvert d’anonymat.

Quelques temps plus tard, Dazont ar Glad quitte Ti ar Vro Gwened.

Ce tropisme pour la tradition bretonne est visible sur les vidéos d’auto-promotion du pèlerinage. Au point que le Feiz e Breizh a créé son propre drapeau : le Kroaz Feiz. Mélange du célèbre Gwenn ha du (drapeau breton) et d’un drapeau faisant référence au duché de Bretagne.

En plus de ce drapeau, on retrouve des bannières d’un genre particulier, tout au long du « pélé ». Le plus souvent ornées du Sacré Cœur de Jésus, elles font référence aux guerres de Vendée ou à la chouannerie.

D’après le père Jean-Eudes Fresneau, curé de Sarzeau : « Consciemment ou inconsciemment, ces bannières font référence à l’Ancien Régime. »

Apologie du IIIe Reich sur X

Cette image d’une Bretagne enracinée et fantasmée attire des pèlerins appartenant à différents groupes d’extrême droite régionaux.

Comme lors de l’édition 2023 où Splann ! a pu identifier la figure la plus connue du groupuscule An Tour Tan : Logan Gourenez.

D’après nos confrères de Mediapart, la même année, ce dernier fait l’apologie du III Reich sur X : « La croix gé-ma [gammée, en verlan, NDLR] est vraiment le plus beau symbole du monde. »

An Tour Tan n’est pas le seul groupuscule d’extrême droite régionaliste à avoir emprunté les chemins de Feiz e Breizh. Héritier du parti collaborationniste du même nom, le PNB est bien représenté parmi les pèlerins et notamment par son chef, Erwan Pradier.

Sans oublier Jean-Baptiste Akli, chef de la section du Léon (Nord-Finistère), qui défile avec la garde d’honneur du « pélé », au côté d’Alban Guillemois.

Autant de profils, révélés par notre enquête, qui participent sans doute à faire vivre « l’esprit du pèlerinage ». Et à en « accroître les liens d’amitié ».

Boite noire

Comme pour l’intégralité de cette enquête, chacune des organisations ou des individus cités dans ce volet ont fait l’objet d’une demande de contradictoire. Cette pratique journalistique qui vise à donner la parole à chaque personne ou structure citées dans un article de presse. Ainsi, chacun des interlocuteurs mentionnés a été contacté, via différents canaux. Si certains ont accusé réception de nos demandes, sans y donner suite, d’autres n’ont tout simplement jamais répondu à nos sollicitations. Ce que nous regrettons.

 

 

« Extrême droite : enquêter, révéler, résister »

Pour cette enquête les journalistes ont mené des entretiens auprès d’une quinzaine de témoins directs. Ils ont fouillé les comptes, forums et réseaux sociaux d’organisations et de membres des mouvances d’extrême droite chrétienne. Dans le cadre de l’appel à projets « extrême droite : enquêter, révéler, résister », cette enquête a reçu le soutien financier et éditorial du Fonds pour une presse libre (FPL).

et
Illustrations par Placide

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