[Info « Splann! »] Dans le Trégor, plusieurs femmes arnaquées par les « tisseuses de rêves », des groupes faussement solidaires
Daniel Lauret - 2 juin 2026
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Marion (*), une quadragénaire habitante de Lannion, a été approchée en 2020 pour intégrer un groupe de femmes dénommé « tisseuses de rêves ». « Une copine pour qui j’avais de l’admiration m’en a parlé. J’étais dans la confiance. Ça parlait de cercle, de bienveillance, de rétablir l’enthousiasme. Moi je n’étais pas dans un état terrible, ça m’avait fait du bien ! », remet-elle. Cette travailleuse du secteur socioculturel est invitée par son amie résidant dans le Morbihan à participer à une visioconférence. Y participent une dizaine d’autres femmes que Marion ne connaît pas ou vaguement. « Je n’ai pas compris les règles. Comme je connaissais mon amie, j’ai donné 1.200 euros. » Une somme que la quadragénaire, qui vit modestement, a dû emprunter auprès de sa famille.
Marion ne le sait pas encore, mais le « tissage » – aussi appelé mandala – qu’elle vient de rejoindre est une arnaque financière à tendance sectaire répertoriée par la Miviludes. Loin d’être circulaire, le fonctionnement des « tisseuses de rêves » ressemble à un système pyramidal de type Ponzi : les apports financiers des nouvelles entrantes servent à rémunérer celle qui est à la tête du réseau.
La générosité de Marion a été facilitée par une promesse : « On m’avait dit que j’allais récupérer l’argent et qu’il était même possible d’obtenir 10 fois ce que je donne. »
Sauf que pour évoluer au sein des « tisseuses de rêves », pour passer de la personne qui donne à celle qui reçoit les dons d’autres femmes, il faut passer plusieurs étapes ou strates hiérarchiques. Dans le langage du « tissage », qui reprend celui du mouvement ésotérique du féminin sacré, la femme « feu », surnommée « l’étincelle », est celle qui intègre le « tissage » par un don, comme Marion. La femme « eau » est celle qui reçoit les dons d’autres femmes. Pour passer d’un statut à l’autre, il faut passer par les étapes « vent » et « terre » qui consistent à recruter et faire recruter de nouveaux membres.
La Lannionnaise n’a pas réussi à faire entrer de nouvelles personnes et a été largement « culpabilisée » pour cela. « On m’a dit que c’était parce que je n’arrivais pas à lâcher prise… Ça m’a provoqué de l’anxiété. On se remet en question. C’est dangereux ! C’est de la manipulation derrière une apparence de bienveillance. »
Une pression qu’a aussi ressentie Fabienne (*), une mère de famille de 49 ans qui a fait partie un temps d’un réseau de « tisseuses de rêves » dans le Trégor. « Si on veut récupérer la somme qu’on a mise, il faut faire rentrer des personnes. On sait que si on lâche, on perd tout. C’est un engrenage qui n’est pas sain », juge-t-elle. Comme Marion, elle avait été attirée par le discours enrobant le « tissage » au point de faire un don de 1.100 euros environ.
« On sortait juste de la période Covid, je trouvais chouette d’être en lien, en solidarité, dans l’entraide autrement », se remémore-t-elle. Mais Fabienne a fini par se rendre compte que « la réalité n’était pas en accord avec le discours initial ». « Celles qui sont à la pointe de la pyramide, qui animent ces espaces, peuvent recevoir beaucoup, estime-t-elle désormais. Mais beaucoup de femmes donnent et ne reçoivent jamais. »
Marion et Fabienne ont fini par quitter leurs tissages respectifs au bout de quelques mois. Aucune des deux n’a porté plainte.
S’il y a des victimes de ces pyramides de Ponzi, c’est aussi parce que certaines personnes animent ces espaces. Dans le Trégor, Fabienne et Enola – une quadragénaire habitante de Penvénan qui a été approchée en 2023 par les « tisseuses de rêves », mais a finalement refusé de les intégrer – citent une masseuse-kinésithérapeute comme ayant été une animatrice du « tissage ». Cette thérapeute exerce aussi la fasciathérapie, pratique classée comme « technique illusoire » par l’ordre des masseurs-kinésithérapeutes.
Elle aurait procédé au recrutement de l’une et tenté en vain celui de l’autre. Des captures d’écran de la conversation des « tisseuses de rêves » trégorroises que Splann ! a pu consulter attestent de son statut d’administratrice et d’animatrice.
Sollicitée sur sa participation active à ce système, elle a simplement répondu : « Je ne fais pas de pyramide de Ponzi, vous vous trompez de personne. »
Isabelle (*), une habitante de Penvénan de 38 ans, était à deux doigts de signaler le phénomène à la Miviludes en 2024, après avoir constaté que plusieurs de ses amies avaient été approchées. Ce qui agace particulièrement cette travailleuse dans le milieu culturel, c’est que nombre des femmes ciblées pour rejoindre le « tissage » seraient « des femmes seules, avec des enfants, souvent en reconversion professionnelle ».
« On n’est pas sur des professions qui gagnent de grosses sommes », estime-t-elle. Outre le risque d’arnaque financière, les démarches de recrutement des « tisseuses de rêves » peuvent avoir des conséquences sociales.
À l’école publique de Penvénan, « certaines personnes n’ayant pas adhéré ont eu des brouilles avec des recruteuses », affirme Julie (*) une habitante qui a alerté le Centre communal d’action sociale (CCAS) en janvier dernier. Joint par téléphone, le CCAS confirme et indique en avoir informé les autorités compétentes. Et d’ajouter que ses membres, « avec les moyens dont ils disposent, veillent à protéger et informer les personnes accompagnées afin qu’elles ne soient sous l’emprise d’aucune secte ou mouvement sectaire ».
L’ex-maire de Penvénan, Denise Prud’homme, n’avait pas entendu parler du phénomène avant que Splann ! ne lui partage ses informations en février. Depuis, elle a averti la gendarmerie de Tréguier, qui nous a seulement indiqué : « Nous ne communiquons pas sur les procédures que nous sommes susceptibles ou non d’avoir en cours. »
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