À l’heure où des milliers de Bretons s’apprêtent à manifester pour protéger l’eau, la santé et la démocratie, ce dimanche 7 juin, à Rennes, l’État poursuit son détricotage des normes environnementales.
Les autorités prévoient de sortir neuf communes du Finistère des zones vulnérables à la pollution aux nitrates d’origine agricole : Berrien, Botmeur, Brasparts, Brennilis, La Feuillée, Huelgoat, Lopérec, Plouyé et Saint-Rivoal. Toutes se situent dans les monts d’Arrée, où prennent leur source de nombreux cours d’eau.
Cette proposition, actuellement en consultation, s’appuie sur les résultats de la huitième campagne de surveillance de la qualité des eaux, réalisée en 2022-2023. Les documents produits par l’État indiquent une amélioration de la qualité des eaux autour du lac du Drennec.

Ce qui pourrait s’apparenter à une bonne nouvelle risque pourtant d’aggraver la situation bretonne, déjà alarmante sur le plan des nitrates. Cette même campagne montre qu’après sept programmes régionaux de lutte contre cette contamination, la plupart des masses d’eau bretonnes présentent un état « moins que bon » concernant l’eutrophisation.
Autrement dit, l’enrichissement excessif en azote et en phosphore continue de provoquer un déséquilibre du milieu aquatique, dont le phénomène des algues vertes constitue l’une des conséquences les plus visibles.
Un récent rapport des services d’inspection des ministères de l’environnement et de l’agriculture appuie ce constat. Dévoilé le 4 juin par le média Contexte, il pointe le manque d’« objectifs clairs et cohérents » en matière de lutte contre ce fléau. Ses rédacteurs estiment nécessaire de « déterminer le seuil de concentration moyenne en nitrates des cours d’eau qui permettrait de diminuer de moitié les échouages d’algues vertes dans les huit baies algues vertes et les principaux sites vasiers bretons concernés ».
Interdiction d’arroser les champs de lisiers levée
À rebours de ces préconisations, le déclassement des communes des monts d’Arrée supprimerait de facto un levier important pour réduire les taux de nitrates : la maîtrise des apports de lisiers. En cas d’application, il allégerait considérablement les contraintes encadrant les épandages. « C’est quoi le but ? », s’interroge un maire du territoire. « C’est de dire : vous avez été des bons élèves donc maintenant vous pouvez épandre autant de lisiers que vous voulez ? »
Concrètement, les agriculteurs connaîtraient la fin du plafonnement à 170 kg d’azote épandus par hectare et par an, ainsi que la levée de l’obligation de la couverture automnale et hivernale des sols.
Avec la fin du calendrier d’épandage, l’interdiction d’arroser les champs en lisiers, durant les mois les plus pluvieux et qui s’étend généralement de septembre à fin janvier, serait levée. L’obligation de rédiger un plan prévisionnel de fumure avant les épandages et de tenir un cahier d’enregistrement des pratiques serait, elle aussi, abrogée.
Conséquence prévisible : une forte augmentation des quantités de lisiers épandus, sur l’ensemble de l’année.
« En levant l’encadrement sur ce territoire, il y a un risque d’appel d’air, avec un déplacement des lisiers sur la tête de bassin versant qui est un milieu extrêmement fragile », alerte Arnaud Clugery. Le directeur de l’association Eau et rivières de Bretagne s’attend à un ruissellement des effluents d’élevage jusqu’à l’Aulne et l’Elorn, deux fleuves qui se jettent dans la rade de Brest, où les algues vertes étouffent la vie marine.

Cette dérégulation inquiète des techniciens et des élus du territoire.
Dans une note que Splann ! a pu consulter, l’Établissement d’aménagement et de gestion du bassin-versant de l’Aulne (Epaga) propose aux membres du conseil syndical d’émettre un avis défavorable au projet de déclassement soumis par l’État. L’Epaga réunit trois producteurs d’eau (les syndicats mixtes de l’Aulne, des Eaux du Poher, des Eaux du Stanger et de Châteauneuf-du-Faou) et cinq communautés de communes (celles de Crozon – Aulne Maritime, de Haute-Cornouaille, de Pleyben – Châteaulin – Porzay, de Monts d’Arrée Communauté et de Kreizh Breizh).
Cette note en huit points critique la méthodologie des services de l’État. Elle dénonce notamment une décision basée sur une « période de déficit pluviométrique hivernal extrême » pendant laquelle « les nitrates agricoles [n’ont] donc pas [été] entraînés vers les cours d’eau et les nappes ». Alors même que tout déclassement doit résulter « d’une baisse significative et durable », « acter un déclassement sur la base d’une anomalie météorologique d’un an constitue une fragilité juridique majeure ».
Risque pour la ressource en eau et la biodiversité
L’Epaga s’alarme d’une « mise en danger de la ressource au sein du château d’eau du Finistère ». Les reliefs de ce territoire retiennent l’humidité et connaissent habituellement d’importantes précipitations. En l’absence de réserves souterraines conséquentes, son rôle stratégique d’alimentation en eau potable, particulièrement en été, pourrait être remis en cause par un taux de nitrates trop élevé.
« Relâcher la protection sur ces têtes de bassin entrerait en contradiction flagrante avec la préservation qualitative de la ressource en eau et donc avec la protection de l’ensemble des usages qui en dépendent au niveau départemental », peut-on encore lire dans la note de l’Epaga. L’Aulne et l’Elorn alimentent en effet en eau potable le centre et le Finistère Sud.
À cela s’ajoute un risque pour la biodiversité de ce territoire exceptionnel, où la qualité des eaux est indispensable au maintien d’habitats aquatiques et humides rares, derniers bastions pour la sauvegarde de certaines espèces, comme la mulette perlière.
La FDSEA satisfaite, Eau et rivières s'inquiète
« L’agro-industrie fait le forcing pour sortir des communes de ce statut depuis des années », tempête Arnaud Clugery. « La sortie de ces neuf communes est le fruit d’attaques politiques répétées, mais n’est pas fondée scientifiquement : la zone n’est pas en meilleur état, preuve en est avec la rade de Brest. »
Si le président (FDSEA) de la chambre d’agriculture du Finistère reconnaît que « l’amélioration doit se poursuivre un peu partout », Jean-Alain Divanac’h approuve en revanche la révision de la liste des communes vulnérables aux nitrates.
Concernant l’eutrophisation de la rade de Brest, il précise : « Ça pose la question de l’origine des nitrates : est-ce qu’ils viennent des monts d’Arrée ou de la ville de Châteaulin ? » Pour le leader syndical, « le risque d’une augmentation du taux de nitrates dans l’Aulne liée aux monts d’Arrée est très faible. » Il ne voit dans cet allégement de la réglementation aucun risque d’appel d’air, soulignant « une gestion de plus en plus fine de l’azote » et « une diminution des effectifs d’animaux sur la Bretagne ».
« Si on ne maintient pas une exigence maximale sur la tête de bassin versant, on va dégrader la qualité de l’eau en aval, rétorque le directeur d’Eau et rivières. Même un enfant de CM2 le comprendrait. »
L’association de protection de l’environnement estime que la sortie de la zone vulnérable aux nitrates doit se réfléchir à l’échelle du bassin versant.
« Le jour où l’Aulne aura des taux de nitrates inférieurs à 18 mg/L, ça aura du sens que l’ensemble du bassin change de statut », expose Arnaud Clugery. En rappelant aussi que cette décision, qui va à contre-courant d’une protection de la ressource en eau, pourrait aussi toucher au portefeuille des agriculteurs. « Ce classement en zone vulnérable aux nitrates s’accompagne d’un soutien économique, notamment de l’agence de l’eau, qui ne serait alors plus fléché sur ces communes. C’est un non-sens autant écologique qu’économique. »

Les membres du conseil syndical de l’Epaga se prononceront le 16 juin. La consultation sur le projet de désignation des zones vulnérables aux nitrates d’origine agricole dans le bassin Loire-Bretagne prendra fin dix jours plus tard. Chaque citoyen peut adresser ses remarques par courriel.
Au terme d’une phase de concertation avec les conseils régionaux, les chambres régionales de l’agriculture, les agences de l’eau, les commissions régionales de l’économie agricole et du monde rural et le comité de bassin, le préfet du Loiret arrêtera la nouvelle carte des zones classées. Actant ou non un recul inédit en matière de protection de l’environnement en Bretagne.
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