La canicule. C’est l’argument de l’Agence régionale de santé (ARS), rapporté au conseil municipal, début juillet, pour ne pas avoir pris de décision concernant les analyses montrant une contamination de certains sols malouins au cadmium. Cette pollution concerne plusieurs rues des quartiers résidentiels de la cité corsaire dont celui de l’hôpital, de la rue Hochelaga et du Clos du Noyer.
Pourtant, dès le 10 juin, les analyses avaient été présentées à trois représentants de l’ARS, au directeur d’Air Breizh, ainsi qu’à trois élus de la ville et de l’agglomération de Saint-Malo. La Région, la sous-préfecture et la Dreal ne s’étaient pas déplacées mais étaient informées également.
Les prélèvements, réalisés en mars et mai 2026 par l’Institut de physique du globe de Paris (IPGP), se sont poursuivis tout l’été, conduisant à l’analyse de près de 100 échantillons. Ils ont été réalisés à l’initiative de la Communauté professionnelle territoriale de santé de Saint-Malo (CPTS), qui n’a pas souhaité s’exprimer dans le cadre de cet article, pour rechercher la présence de ce polluant cancérogène, mutagène et toxique.
Lors d’une seconde réunion, début juillet, un médecin généraliste, membre de la CPTS, a rappelé que ces prélèvements faisaient suite à plusieurs éléments convergents : le déchargement historique de phosphates contenant du cadmium sur le port par la Timac Agro, filiale du géant des fertilisants Roullier, la proximité immédiate des habitations, la contamination connue des sédiments portuaires et des préoccupations anciennes concernant la qualité de l’air. Le dossier est loin d’être neuf. Cependant, la prise de conscience nationale sur le cadmium nourrit les questionnements locaux, en témoignent les questions de l’opposition lors des conseils municipaux depuis le mois d’avril.
Dans les zones où la teneur en cadmium dépasse les seuils fixés par les recommandations de la Haute autorité de santé (HAS), les analyses devraient entraîner un dépistage pour les habitants considérés comme à risque. Pourtant, malgré les demandes répétées de médecins et d’élus de l’opposition, les riverains n’ont toujours pas été informés.
Un dépistage urinaire recommandé pour certains riverains
Dès le 10 juin, la CPTS a clairement mis en avant des concentrations élevées (soit supérieures ou égales à 0,5 mg/kg, le seuil de la Haute autorité de santé (HAS) pour les dépistages individuels) sur plusieurs points de contrôle. Pourtant, l’ARS a jugé les résultats « globalement rassurants » puisque « les quelques dépassements observés concernent un nombre limité de points de prélèvement ».
Par ailleurs, l’ARS a rappelé que les seuils de l’HAS sont fondés sur « des scénarios d’exposition maximale (avec une autoconsommation des produits cultivés dans le sol jugé pollué et/ou sur des populations à risque). » Les populations à risque sont par exemple les femmes enceintes ou les jeunes enfants.
« Connaître une surexposition au cadmium est susceptible de modifier les pratiques des médecins généralistes, notamment à l’égard des carences en fer, fréquentes chez les femmes en âge de procréer », complète pour Splann ! le cardiologue Pierre Souvet, l’un des premiers médecins à avoir alerté sur les dangers du cadmium.

En effet, les carences en fer contribuent à stocker davantage de cadmium. L’étude Esteban (réalisée par Santé publique France entre 2014 et 2016) a démontré les différences d’imprégnation au cadmium entre les hommes et les femmes adultes (0,47 µg/g en moyenne pour les hommes contre 0,68 pour les femmes).
Si l’on prend l’ensemble des prélèvements, effectués par l’Institut de physique du globe de Paris (IPGP), on trouve des valeurs allant jusqu’à 7,35 mg/kg en surface, à proximité immédiate du site portuaire de la Timac Agro, mais aussi 1,44 mg/kg à l’angle de la rue Hochelaga et la rue du Groenland, soit des sites situés à proximité de l’usine portuaire mais à usage résidentiel. Et 0,514 mg/kg sur un prélèvement effectué entre le lycée Maupertuis et l’hôpital.
Des populations à risque
Les médecins malouins qui présentaient les analyses ont identifié les populations à risque : les travailleurs portuaires (dockers, grutiers, agents de nettoyage) et les habitants proches des sites avec des prélèvements élevés, « soit la rue Hochelaga, le lycée Maupertuis et l’hôpital ». Depuis ce même hôpital, un médecin gastro-entérologue avait alerté la mairie de Saint-Malo dès 2016 sur « la pollution atmosphérique provenant de la zone portuaire ».
Ils ont demandé « des recommandations claires et opérationnelles » ainsi qu’une collaboration avec l’ARS et la médecine du travail. Selon les recommandations de l’HAS, un dépistage urinaire devrait par exemple être effectué pour les habitants de la rue Hochelaga. Les habitations à proximité disposant de petits jardins et de bacs de culture sur les balcons, ils sont susceptibles de pratiquer l’autoconsommation de végétaux.
Un signal nécessitant des investigations complémentaires
Dès la première réunion, la CPTS a souligné que ces analyses n’étaient que le sommet émergé de l’iceberg puisque « les retombées sur le sol ne sont qu’un reflet de la pollution de l’air ». En effet, en centre-ville la terre n’est pas polluée par de l’épandage d’engrais mais est soumise aux poussières issues du déchargement de phosphate.
Des poussières dont la quantité émise est soumise au vent et à l’utilisation ou non de la trémie dépoussiérée et du bâchage des camions sur les trajets entre le port et l’usine de la zone industrielle.
Interrogée sur l’évolution de ses pratiques, Timac Agro a assuré à Splann ! que l’ensemble des camions étaient bâchés et que « les opérations de manutention étaient réalisées par des professionnels spécialisés qui utilisent les dispositifs techniques de captation et de dépoussiérage disponibles sur le port ».

« Ces analyses sont une photographie des poussières qui se sont déposées à un instant T sachant que le sol est régulièrement lessivé par les pluies », commente le cardiologue Pierre Souvet. Il rappelle que l’absorption du cadmium par voie aérienne est de 50 % contre 5 % pour les voies intestinales. D’où l’urgence de compléter les analyses du sol par une évaluation de la pollution de l’air au cadmium de ces sites.
Lors de la deuxième réunion du comité de suivi, le 3 juillet, les médecins de la CPTS ont renouvelé leurs demandes, considérant eux-aussi que les résultats devaient être interprétés comme un signal nécessitant des investigations complémentaires. Selon eux, les expositions potentielles par l’air restent insuffisamment explorées et certaines actions doivent être engagées sans attendre.
Lors de cette même réunion, le chef de service de pneumologie de l’hôpital, membre de la CPTS, a notamment précisé que son équipe ne souhaitait pas être associée à un éventuel message public globalement rassurant qui serait diffusé par l’ARS, « tant que les données relatives à l’air ne sont pas disponibles ». Et il y a urgence, insiste-t-il car la baisse réglementaire du cadmium dans les engrais phosphatés, prévue à partir de janvier 2027, pourrait « empêcher d’évaluer correctement l’exposition actuelle et passée ».
Saint-Malo bientôt « zone à risque hors agglomération »
Gaël Lefeuvre, le directeur d’Air Breizh a rappelé que son organisme se préparait à mesurer ces métaux lourds puisque Saint-Malo deviendra, le 1er janvier, une « zone à risque hors agglomération » et qu’un démarrage plus précoce pouvait être envisagé si une commande spécifique était formulée. Il nous a précisé, début octobre, ne pas avoir reçu de demande en ce sens. La CPTS a également proposé le déplacement de la future station de mesure, sur une distance de 600 mètres, de façon à la positionner entre le lycée Maupertuis et l’hôpital, sur le point de prélèvement jugé élevé.
Sollicités dans le cadre de cet article, la préfecture n’a pas souhaité s’exprimer pour le moment. La mairie et l’ARS n’ont pas répondu à nos demandes. La CPTS aurait, de son côté, relancé l’ARS et la préfecture par courrier, mi-septembre.
Précisions sur les analyses
Les prélèvements de sols en surface ont été effectués par l’Institut de physique du globe de Paris (IPGP). Une partie des valeurs dépassent 0,5 mg/kg, voire 1 mg/kg. Ces valeurs entraînent un risque d’être surexposés au cadmium, selon la Haute autorité de santé et nécessitent un dépistage de la population.
« Nous avons utilisé la méthode d’analyse du cadmium bioassimilable qui permet l’évaluation de la fraction de cadmium présente dans l’environnement qui est effectivement capable de traverser les barrières biologiques digestives, explique le chercheur Alexander van Geen, contacté par Splann !. C’est une méthode pertinente mais il faut avoir en tête que ce n’est pas la même que celle sur laquelle sont basés les seuils de la Haute autorité de santé. »
Après la campagne d’échantillonnage, il a testé, aux États-Unis, 13 prélèvements malouins avec la méthode sur laquelle sont basés les seuils de la Haute autorité de santé (grâce à la fluorescence à rayons X), et les résultats ont été en moyenne deux fois plus élevés que le résultat trouvé avec la méthode de cadmium bioassimilable.
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