Il est censé être la Rolls Royce de la méthanisation à l’échelle du département de la Loire-Atlantique. À Derval, au lieu-dit La Touche, un méthaniseur avec ses deux dômes verts et gris de six mètres de haut, son grand hangar et son cogénérateur ont fait leur apparition en 2018 sur le terrain de la ferme expérimentale de la chambre d’agriculture départementale.
Depuis ses débuts, sa vie n’a pas été un long fleuve tranquille. Et cette année, l’installation traverse plus particulièrement une zone de turbulences. Début juin, la société Derval Agri’methane a reçu un arrêté préfectoral la mettant en demeure de réaliser, dans un délai de trois mois, plusieurs aménagements afin d’éviter, entre autres, le rejet « d’effluents chargés dans le milieu naturel ».
« Véritable projet de territoire »
Ce méthaniseur est pourtant présenté comme une vitrine. Les actionnaires réunis au sein de la SAS Derval Agri’méthane sont des agriculteurs locaux, la chambre d’agriculture, le lycée agricole privé Saint-Clair de Derval, la société Loire-Atlantique Développement (SELA) et une filiale de Suez, Suez RV Ouest. L’électricité produite grâce au biogaz est vendue à EDF et la chaleur du cogénérateur chauffe la piscine intercommunale et le lycée agricole Saint-Clair. Le digestat (résidu du processus de méthanisation), lui, peut être épandu sur les terres agricoles alentours et vise à diminuer l’apport d’engrais minéraux.
Bref, un « véritable projet de territoire », comme le confiait au site Les Clés de la transition en 2020 Marc Fougère, directeur jusqu’en janvier de la ferme expérimentale et responsable de l’unité de méthanisation. Chaque jour, le méthaniseur avale plusieurs tonnes de matières organiques : des effluents d’élevage apportés par les agriculteurs locaux et la ferme expérimentale ainsi que des déchets agro-industriels (graisses, boues biologiques d’industries agroalimentaires, déchets verts…), apportés par la filiale de Suez.
À l’origine, en 2012, la chambre d’agriculture – partie prenante du projet – voulait faire de ce projet un exemple pour « produire des références utiles » aux agriculteurs s’interrogeant « sur la méthanisation et la valorisation du digestat ». Elle ambitionnait que ce « projet pilote [soit] reconductible dans d’autres territoires ».
L’Association des agriculteurs méthaniseurs de France y avait d’ailleurs effectué une visite lors de ses rencontres nationales en 2020. Un modèle d’exemplarité quelque peu bousculé.
Plusieurs non-conformités
Car le 3 juin 2026, la préfecture de Loire-Atlantique a adressé un arrêté de mise en demeure au méthaniseur. En se basant sur le dernier contrôle d’inspection effectué deux mois plus tôt par la direction départementale de la protection des populations de Loire-Atlantique (DDPP), elle épingle plusieurs non-conformités, comme le « rejet d’effluents chargés […] dans le milieu naturel », un « dysfonctionnement du séparateur d’hydrocarbure situé entre le bassin de régulation des eaux pluviales et la sortie des eaux vers le milieu naturel », ou encore la « présence de digestat et de fumier dans le milieu naturel aux abords des stockages ».
Ces trois dysfonctionnements avaient déjà été relevés en juillet 2025. Autrement dit, ni les actionnaires ni les responsables n’ont corrigé le tir durant l’année écoulée. Le Collectif national vigilance méthanisation canal historique n’est pas vraiment étonné. « Si vous saviez le nombre de méthaniseurs qui font l’objet de mises en demeure », souffle François Gillet, l’un des animateurs du réseau.
Lors de l’inspection réalisée en juillet 2025, l’inspecteur notait que « plusieurs non conformités ont déjà été relevées lors de l’inspection précédente du 16 juillet 2021 ».
Pour Daniel Chateigner, professeur à l’université Caen-Normandie et coordinateur du Collectif scientifique national méthanisation raisonnable, les faits reprochés par la préfecture sont hélas « assez fréquents » : « Lorsque les matières sont entreposées à l’air libre, cela commence à fermenter et cela peut créer des ruissellements pouvant engendrer des pollutions. » Pour le chercheur, l’inaction entre les deux visites d’inspection n’est qu’une preuve supplémentaire que ce type de projet n’est « pas là pour le bienfait environnemental ».
Bruno Couilleau, salarié de la chambre d’agriculture et nouveau responsable de l’unité de méthanisation depuis janvier 2026, assure que celle-ci s’est désormais mise en règle, avec l’obtention d’un délai jusqu’en novembre. Ce que confirme la préfecture, qui n’a toutefois pas accédé à notre demande pour échanger plus directement avec la DDPP chargée des inspections. Conscient que « l’opinion publique peut vite s’inquiéter face à des histoires de fuites », Bruno Couilleau affirme qu’il n’y a « pas eu de rejet dans les ruisseaux ».
Il explique aussi que la principale non-conformité concerne une vanne non prévue lors de la construction, car imposée depuis l’incident de Châteaulin en 2020, lors duquel du lisier avait débordé d’une cuve et pollué l’Aulne, privant 180.000 habitants d’eau potable pendant quelques jours. Cinq ans après l’évolution de la réglementation et après cette mise en demeure, le méthaniseur de Derval devrait donc enfin en être doté en novembre.
Des difficultés techniques et financières
L’arrêté de mise en demeure s’ajoute à d’autres difficultés. « La méthanisation, c’est complexe », lâche Bruno Couilleau. Qui s’inquiète davantage en ce moment de la réduction des approvisionnements d’origine agricole. « Avec l’été que l’on vient de connaître, nous avons très peu de cultures à rentrer dans le méthaniseur, car elles sont toutes parties vers les élevages, explique-t-il. Et nous avons récupéré beaucoup moins de fumier que prévu, car les animaux ont davantage pâturé. »
Initialement, en 2012, l’association précurseuse de la SAS Derval Agri’méthane annonçait que les substrats utilisés seraient constitués à 60 % d’effluents d’élevage et à 40 % de déchets issus de l’agro-industrie. Au moment de l’ouverture, les chiffres avaient sensiblement été révisés à 50 % chacun. L’exploitant parviendra-t-il à tenir ce cap d’ici la fin de l’année ?
Bruno Couilleau se préoccupe aussi de la vétusté du matériel. Mais changer le cogénérateur représenterait une « somme conséquente ». Surtout que la SAS n’a pas les coudées franches… Pour voir le jour, ce méthaniseur a fait l’objet d’un investissement initial de 4,6 millions d’euros. Une somme réunie grâce aux 565.000 euros de subventions de l’Agence de la transition écologique (Ademe), 350.000 euros de capital social apportés par les actionnaires, et 200.000 euros de la région Pays de la Loire. Le reste étant financé par des prêts bancaires. Et pourtant, fin 2024, l’ensemble des pertes s’élevait à près de 995.000 euros.
Les actionnaires affichent toutefois leur optimisme. Philippe Hamon, l’un des agriculteurs associés, confirme ne pas en tirer de bénéfice, malgré son apport initial de 20.000 euros, mais préfère se réjouir de « produire de l’énergie avec des résidus qui n’étaient pas utilisés avant ». Lors de l’assemblée générale d’avril 2025, les actionnaires ont décidé de ne pas dissoudre la société et ils ont réussi à obtenir un étalement du remboursement de leurs dettes auprès des banques.
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