En Bretagne, des pêcheurs artisans bâillonnés

28 avril 2026
Catherine Le Gall
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L’arrivée de l’Annelies Ilena – un des plus grands chalutiers pélagiques du monde – exploité par la Compagnie des Pêches de Saint-Malo, a renforcé une profonde division entre pêcheurs. Face à des multinationales aux moyens financiers, juridiques et politiques sans commune mesure, les pêcheurs artisans n’ont pas voie au chapitre. Les instances représentatives s’avèrent incapables de faire évoluer le secteur.

Quand on regarde les – rares – images prises à bord du plus grand chalutier pélagique du monde, tout paraît démesuré. Elles ont été prises dans les années 2000, lorsqu’il s’appelait encore l’Atlantic Dawn (« l’Aube de l’Atlantique ») et pêchait la sardinelle au large des côtes africaines. Les flotteurs du chalut sont aussi hauts que les marins pêcheurs qui les manipulent. Le chalut se déploie, à perte de vue, derrière le navire. Une fois qu’il est remonté, les tonnes de poissons pêchés quotidiennement défilent, sans fin, dans les bras mécaniques qui mènent à une usine installée à bord. Là, ils sont entassés sur des tapis roulants et manipulés pour ressortir en cartons scotchés. Aujourd’hui, le mastodonte de 145 mètres, rebaptisé l’Annelies Ilena, pouvant capturer jusqu’à 400 tonnes de poisson par jour avec son chalut de 600 mètres (deux fois la hauteur de la Tour Eiffel), est exploité par la Compagnie des Pêches de Saint-Malo (CDP).


Cette entreprise familiale, créée sur le port de Saint-Malo au début du siècle, est devenue une multinationale aux têtes multiples et aux capitaux étrangers. Son histoire, qui raconte la mondialisation, explique comment un tel navire démesuré a pu apparaître dans le paysage de la pêche française.

Quand la Compagnie des pêches entre dans l’univers de la finance

Dans les années 1930, Victor Pleven, un jeune pêcheur malouin, a créé l’ancêtre de la CDP pour réaliser ses rêves, aller pêcher la morue à Terre Neuve. L’époque est faste et il voit grand : il fait construire plusieurs chalutiers usines en Pologne, dont le légendaire Joseph Roty, dans les années 1970. Ce chalutier géant de 90 mètres devient le premier bateau usine spécialisé dans la production de surimi-base à bord (pâte de poisson utilisée pour fabriquer du surimi). En 2011, les quotas de merlan bleu s’effondrent, entraînant l’entreprise et les aspirations de Victor Pleven dans leur chute. Une nouvelle venue apparaît alors dans le port de Saint-Malo, sans doute attirée par les bonnes affaires : la société UK Fisheries, détenue par les Hollandais, Parleviet & Van der Plas (P&P) et les Islandais, Shamherji. Elle signe l’entrée de la Compagnie des Pêches dans l’univers de la financiarisation.

Les seuls liens qui unissent l’Annelies Ilena avec le port de Saint-Malo sont les capitaux.

C’est en effet par UK Fisheries que l’Annelies IIena a fait irruption dans le port malouin. Lorsqu’il a fallu remplacer le Joseph Roty, après cinquante ans de bons et loyaux services, la CDP a envisagé de faire construire un autre bateau. Mais les choses ne se sont pas faites et, finalement, la société s’est tournée vers l’Atlantic Dawn (ancien nom de l’Annelies Ilena), dont était propriétaire P&P (un des actionnaires de UK Fisheries) depuis 2007, pour y installer son usine de surimi. La Compagnie des Pêches a investi 15 millions d’euros pour construire une usine sur l’un des ponts du navire qui, selon nos sources, en compte deux. Sur l’autre, l’actionnaire P&P continuerait ses activités : pêcher du merlan bleu pour le vendre, principalement, en Afrique.

P&P, une société hollandaise qui étend sa toile en Bretagne

Un montage à l’image du navire : hors norme et hors sol. Sa taille ne lui permettant pas d’entrer dans le port de Saint-Malo, le poisson pêché est débarqué dans le port d’Ijmuiden, au Pays-Bas, avant d’être ré-acheminé vers la Bretagne, par camion, à 800 kilomètres de là. Cette logique est en totale contradiction avec l’article 17 de la politique commune des pêches qui stipule que l’on doit prendre en compte les retombées économiques et sociales dans l’attribution des quotas. Finalement, les seuls liens qui unissent l’Annelies Ilena avec le port breton sont les capitaux, le siège de l’entreprise et l’usine où est traitée le surimi base qui emploie 150 « collaborateurs ». Exit tous les emplois indirects comme ceux liés à la maintenance ou à l’entretien.


Aujourd’hui, P&P, a une véritable stature internationale et est solidement implantée dans le paysage maritime français. Via UK Fisheries, détenue à 50-50 avec la famille islandaise Shamherji, elle possède 50% de la Compagnie des Pêches, 100% d’Euronor et 75% du chalutier usine l’Emeraude, détenu en co-propriété par Euronor et la Compagnie des Pêches. En 2016, elle a pris le contrôle de la Compagnie Française du Thon Océanique (CFTO) basée à Concarneau, via sa société PP Thon, acquérant ainsi 14 senneurs.

En tout, d’après le rapport Big Five publié par l’ONG Bloom en 2025, P&P possède 53 navires dont 17 naviguent sous le pavillon français, soit 30% de sa flotte, aux côtés de bâtiments lituaniens, géorgiens ou encore espagnols. L’entreprise emploie aujourd’hui plus de 10.000 personnes dans le monde et est implantée aussi bien au Portugal, en Espagne qu’en Lituanie. En janvier 2025, la famille Van der Plas, qui était co-actionnaire de la société depuis sa création, a cédé ses parts à P&P, aujourd’hui propriétaire à 100%. En 2024, l’entreprise a dégagé 1,6 milliards d’euros de chiffre d’affaires, selon la presse néerlandaise.

Un pouvoir concentré, un lobbying assuré

Cette logique de concentration de la ressource n’est possible que parce qu’elle est doublée d’une logique de concentration du pouvoir. Quand on étudie les organigrammes des instances représentatives de la filière pêche, qu’elles soient réglementaires comme le Comité des pêches, ou bien à but de lobbying, comme les associations de professionnels, deux noms sautent aux yeux : ceux de Xavier Leduc et de Florian Soisson. Le premier est directeur d’Euronor, président d’Orthongel, président de l’Union des Armateurs de France et administrateur de la Compagnie des Pêches. Le deuxième, fils de Patrick Soisson, ancien directeur de la CDP, a pris la suite de son père après une carrière dans la finance. Il est CEO de la CDP, président du conseil d’administration de l’OP From Nord et quatrième vice-président du CNPMEM. L’ensemble de ces sièges sont idéaux pour se tenir au courant des dernières réglementations, entrer directement en contact avec les élus au niveau national et européen et, surtout, pour négocier les quotas, condition sine qua non pour maintenir son activité.

Enfin, pour compléter ce dispositif de lobbying, sept organisations de producteurs, sans doute lasses d’être régulièrement attaquées par les ONG, ont créé une association tournée vers l’opinion publique : France Terre de pêches. Son site, qui mentionne un financement par l’Union européenne, met en avant la pêche française dans toute sa « diversité » et valorise ses pratiques de « pêche durable ». Quand on l’interroge sur les origines de sa création, elle répond : « La structure a été créée pour répondre à un constat simple : le débat public sur la pêche se tient souvent sans les pêcheurs. L’objectif est donc de faire remonter la réalité du terrain, d’expliquer les pratiques, les contraintes réglementaires et économiques, et de contribuer au débat sur la gestion des pêches avec des éléments concrets. » Pourtant, le site a été créée par l’agence Blackbone consulting, rebaptisée Enderby, qui conçoit des « stratégies d’influence et de communication sur-mesure ». L’agence, qui travaille également pour Axa, KPMG ou France Assureurs, propose à ses clients de « mettre en récit les transformations à l’œuvre » et « maîtriser [leur] image ». Terre de Pêches « contribue au débat » de façon bien calibrée et en étant, de toute évidence, bien conseillée.


Enfin, pour compléter ce dispositif de lobbying, sept organisations de producteurs, sans doute lasses d’être régulièrement attaquées par les ONG, ont créé une association tournée vers l’opinion publique : France Terre de pêches. Son site, qui mentionne un financement par l’Union européenne, met en avant la pêche française dans toute sa « diversité » et valorise ses pratiques de « pêche durable ». Quand on l’interroge sur les origines de sa création, elle répond : « La structure a été créée pour répondre à un constat simple : le débat public sur la pêche se tient souvent sans les pêcheurs. L’objectif est donc de faire remonter la réalité du terrain, d’expliquer les pratiques, les contraintes réglementaires et économiques, et de contribuer au débat sur la gestion des pêches avec des éléments concrets. » Pourtant, le site a été créée par l’agence Blackbone consulting, rebaptisée Enderby, qui conçoit des « stratégies d’influence et de communication sur-mesure ». L’agence, qui travaille également pour Axa, KPMG ou France Assureurs, propose à ses clients de « mettre en récit les transformations à l’œuvre » et « maîtriser [leur] image ». Terre de Pêches « contribue au débat » de façon bien calibrée et en étant, de toute évidence, bien conseillée.

Des pêcheurs artisans qui se sentent exclus

À l’autre bout du spectre, les pêcheurs artisans se sentent bien démunis et bien seuls. Ceux-ci revendiquent défendre un style de pêche totalement opposé à celui de la pêche industrielle. Ils aimeraient faire valoir leurs pratiques, être entendus par la profession, que la ressource soit répartie équitablement et qu’ils aient leur mot à dire sur la gestion des stocks. Mais comment faire entendre sa voix face à celle de multinationales aux moyens financiers, juridiques et politiques sans commune mesure ? Déjà, leur statut n’existe pas officiellement. En France, à la différence des autres pays européens, il n’y a pas de définition précise de ce qu’est la pêche artisanale : l’État établit une classification entre la petite pêche (marée inférieure à 24 h), la pêche côtière (marée entre 24 et 96 heures), la pêche au large (supérieure à 96 heures) et la grande pêche (supérieure à 20 jours).

En conséquence, le plus grand flou règne. Pour les uns, ce sont la taille et l’engin du navire qui comptent: dans cette optique, seuls les bateaux de moins de 12 mètres utilisant des arts dormants, comme la palangre ou le casier, peuvent prétendre à l’appellation pêche artisanale. Pour d’autres, c’est la triple identité d’armateur, pêcheur et patron cumulée qui compte, et dans ce cas, l’appellation peut inclure des chalutiers de 20 mètres qui partent 15 jours en mer. Quoiqu’il en soit, ceux qui prennent la parole en tant que « pêcheur artisan » aujourd’hui sont d’accord sur un fait : ils se sentent exclus des instances représentatives comme les organisations de producteurs et les comités des pêches et ils estiment que leur parole n’est pas prise en compte.

« Il faudrait que les pêcheurs navigants aient les moyens d’aller à Paris ou à Bruxelles pour faire entendre leur voix. »

— Thomas Le Gall, ligneur, membre de Pêche Avenir Cap Sizun

À Lorient, David Le Quintrec, patron pêcheur d’un fileyeur de 12 mètres, a monté l’Union Française des Pêcheurs Artisans en mars 2024. À l’hiver 2025, il explique sa démarche dans la cabine de son bateau resté dans le port de Lorient, pour cause de tempête : « La voix des pêcheurs artisans est bâillonnée partout en Europe. Nous avons tous les mêmes problématiques, nous devons nous unir dans les ports pour faire entendre notre voix », estime-t-il. Mais l’UFPA a du mal à susciter l’adhésion sans réserve du milieu. En cause, sa proximité avec la Coordination Rurale, syndical agricole proche de l’extrême droite et des échanges que David Le Quintrec a pu avoir avec Jordan Bardella sur le quai de Lorient en janvier 2024.

À Audierne, Thomas Le Gall, ligneur, a quant à lui créé l’association Pêche Avenir Cap Sizun en avril 2023. Nous avons rencontré une partie des membres du groupe dans le local de l’association qui rassemble 35 ligneurs et une dizaine de fileyeurs. La discussion était vive entre ceux qui dénoncent les effets pervers de la répartition inégale des quotas, la nécessité de s’adapter aux effets du changement climatique et l’arrivée de nouvelles espèces qu’il engendre. Dans l’ensemble, tous se sentent lésés et invisibilisés par un système de représentation qui les empêche de s’exprimer : « Il faudrait reformer la gouvernance pour que chaque territoire soit représenté. Cela nécessite une représentativité réelle et donc que les pêcheurs navigants aient les moyens d’aller à Paris ou à Bruxelles pour faire entendre leur voix. Je suis pour la création d’une communauté qui puisse co-gérer un espace maritime », explique Thomas Le Gall.

Comités des pêches : une influence dominante de la pêche industrielle

Cette proposition alternative remet en cause l’institution centrale autour de laquelle s’organise toute la profession : les comités des pêches. Une lourde machine dont le fonctionnement apparaît aujourd’hui grippé. Présente à trois échelons, départemental, régional et national, son organisation est fixée dans le Code rural et de la pêche maritime« Avant, il y avait un échelon local, avec un interlocuteur qui connaissait tout le monde dans les ports. La cohabitation entre les différents métiers était plus facile à organiser et la concertation se faisait de manière informelle. Cet étage a disparu en 2010 et c’est bien dommage », regrette Ken Kawara, secrétaire général de l’association des ligneurs de la Pointe de Bretagne.

Depuis, les représentants semblent s’éloigner du terrain au fur et à mesure que l’on monte vers le niveau national. Au niveau départemental, le système ne favorise pas la participation des patrons pêcheurs, propriétaires de leur propre bateau et donc plus fragiles économiquement car ils doivent aller en mer : « Pour être élus dans les collèges, les pêcheurs doivent monter une liste syndicale, aller discuter sur le port, convaincre leurs collègues sans même être sûrs d’être élus. Si jamais ils le sont, cela leur prend beaucoup de temps de réunion et de discussions alors qu’ils ne sont même pas rémunérés. Cela se fait souvent au détriment de leur entreprise, c’est assez ingrat », souligne Solenne Le Guennec, directrice du comité départemental des Pêches du Finistère. Résultat : la participation aux élections professionnelles stagne à 16% au niveau régional et à 22% au niveau départemental et national.

Au-delà de l’échelon départemental, le modèle éloigne encore un peu plus les pêcheurs artisans des postes de décision. À l’échelon régional, la composition des conseils est fixée par arrêté du ministre et le système favorise, mécaniquement, les plus grosses structures. Le phénomène s’amplifie au niveau national où les quarante membres sont répartis en quatre collèges qui laissent une place moindre aux pêcheurs artisans. On y retrouve logiquement Florian Soisson en tant que vice-président et Xavier Leduc en tant que membre du collège des représentants des chefs d’entreprise de pêche maritime au titre de l’UAPF.

Les dirigeants des grosses structures, n’allant pas en mer et ayant des moyens financiers conséquents, ont la possibilité, eux, de participer aux réunions et aux discussions au niveau local, national et européen. Ce sont d’ailleurs des problèmes de santé le condamnant à rester à terre, qui ont amené Olivier Le Nezet, président du comité national, à prendre la tête du comité départemental du Morbihan en 2012 puis à gravir tous les échelons. Le Breton, dont la personnalité est très controversée, même parmi les siens, est aujourd’hui omniprésent : il cumule 25 mandats dont celui de président du Comité national des pêches paritimes et des élevages marins, celui de vice-président de l’interprofession de la pêche France Filière Pêche ou encore celui de président de la société d’économie mixte Lorient Keroman, l’entreprise gestionnaire du port de Lorient.

Dessiner un horizon

Le rapport d’information de la commission des affaires économiques, Entre modernisation de sa gouvernance et gestion de la ressource partagée, quel avenir pour la pêche française ?, mené par les députés Stéphane Buchou et Damien Girard en conclut : « Les compositions des conseils régionaux et nationaux  ne garantissent pas la prise en compte de la diversité des entreprises de pêche. En particulier la pêche artisanale ou la petite pêche côtière […] le constat s’impose d’une influence dominante de la pêche industrielle en raison d’une surreprésentation des armements structurés dans les instances de gouvernance. » À l’issue de ses travaux, le rapporteur Damien Girard regrette, dans un café qui fait face à l’Assemblée Nationale: « dans ces conditions, comment peut être pensé l’avenir de la pêche? Il est très difficile de construire un imaginaire positif ».

L’association Pleine Mer a relevé le défi avec l’organisation du premier festival de la pêche artisanale à Brest le 6 février 2026 : « Nous avons organisé l’évènement avec les moyens du bord et nous avons voulu créer un espace de discussion en dehors des représentants officiels. La parole était libre, nous avons pu échanger sereinement, avoir des positions différentes sans être dans la caricature », raconte Charles Braine, ligneur et président de l’association.

Dans un même élan, l’association Mer de Liens a été créée en 2022 et elle achètera son premier bateau en 2026 : « Nous souhaitons accompagner de jeunes pêcheurs dans leur installation en étant co-actionnaire. Nous faisons appel aux citoyens qui veulent bien investir à nos côtés sur le modèle de Terre de Liens. Nous pouvons intervenir auprès de pêcheurs qui se lancent dans la pêche côtière mais, à terme, nous souhaitons aussi constituer un armement hauturier qui permette d’aller pêcher au large en utilisant la palangre par exemple », explique Augustin Maillard, responsable installation et transmission des sociétés de pêche pour l’armement solidaire Mer de Liens.

Ces initiatives permettront-elles de dépasser les craintes des plus pessimistes qui pensent l’avenir de la pêche avec d’un côté les navires industriels comme l’Annelies Ilena et de l’autre, des artisans sur leurs bateaux côtiers ? Dans tous les cas, elles permettent de donner un horizon à un secteur qui en manque cruellement.


Illustrations par Damien Roudeau

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