Propriétaire d’un bateau de 8 mètres dans le Finistère nord, Christian travaille exclusivement à la ligne, aux hameçons et avec quelques casiers, soit la pêche polyvalente la moins impactante pour la ressource halieutique et les fonds marins. En 2024, 80% de son chiffre d’affaires reposait sur le maquereau, dont il avait sorti environ 8 tonnes de l’eau. Mais depuis des années, les alertes scientifiques signalent la diminution dangereuse de la population de poissons argentés.
En 2025, l’espèce est au bord de l’effondrement à cause de la surpêche, selon le Conseil international pour l’exploration de la mer (CIEM). Aussi, les États européens décident-ils de réduire drastiquement les captures. En 2026, le couperet tombe par décret : Christian est autorisé à prélever 25 kilos par jour maximum, 100 par mois. Il vacille, et son modèle avec lui. « Au prix du gasoil, ce n’est même plus valable de sortir », lance-t-il. « Je m’étais équipé pour la pêche au maquereau après avoir pris de plein fouet la fermeture du lieu jaune en 2024. Et maintenant je pêche quoi ? Rien ? », dit-il, accoudé à la table de sa cuisine, un café à la main. « Pourtant je vois le poisson sur mes zones de pêche ! Mais apparemment il n’est pas pour les petits pêcheurs. »

Des chalutiers contraints de jeter le poisson par dessus-bord
Le sentiment de Christian s’est exacerbé le 12 janvier 2026. Ce jour-là, l’ONG Bloom, fortement engagée contre la « pêche industrielle », dévoile une note confidentielle du From Nord, la plus puissante organisation de pêcheurs française. Le document annonce les modalités de gestion du maquereau pour les premiers mois de l’année.
Le détail des règles de répartition passe mal auprès des pêcheurs du littoral. Sont visés le Scombrus et le Prins Bernhard, deux chalutiers-congélateurs géants, possédés par l’entreprise France Pélagique (filiale du groupe néerlandais Cornelis Vrolijk). Parfois qualifiés de « fossoyeurs de la mer » par la presse, ils sont autorisés à entreposer dans leurs cales 4% de maquereau par marée, soit 40 tonnes par semaine, d’après les calculs de Bloom.
Des chiffres réfutés par courriel par Geoffroy Dhellemmes, le directeur général de France Pélagique, qui assure que les volumes sont « de l’ordre de 60 fois en-dessous des quantités annoncées ». Deux autres chalutiers gros pêcheurs de maquereaux, ont droit à 4 tonnes par semaine. Pour tout le reste de la flottille, confrontée à une interdiction totale ou quasi-totale de pêcher l’espèce migratrice, c’est la ruine.
Résultat, les chalutiers sont contraints de rejeter le poisson par-dessus bord, pourtant déjà mort lorsqu’il est remonté sur leur pont. « C’est du gâchis, on détruit pour rien », déplore Aurélien, capitaine de la Jajane, chalutier de 12 mètres, immatriculé à Saint-Quay-Portrieux (Côtes-d’Armor).
Surpêche en mer du Nord
Depuis des années, sous l’effet du changement climatique, certaines espèces comme le maquereau migrent au nord, en remontant vers les Îles Féroé, l’Islande et la Norvège. Ces pays s’accordent de plus en plus de quotas en raison de populations plus importantes près de leurs côtes, tandis que l’Union européenne conserve sa clé de répartition historique. Conséquence, les quotas dépassent largement les recommandations scientifiques, et entraînent une surexploitation de la ressource.
« Les gros pêchent des millions de tonnes là-haut, ils défoncent la ressource en mer du Nord et dans la Manche, et ça retombe sur les artisans d’ici », accuse Jérémie Gourmet. Ce capitaine d’un bolincheur bigouden est également interdit de maquereau pour les mois à venir, alors que les grosses prises de poisson argenté dans son filet coulissant constituaient pour lui un solide revenu.
Le patron pêcheur est d’autant plus remonté que le poisson capturé par les deux navires-usines de France Pélagique est intégralement débarqué à Ijmuiden, aux Pays-Bas. Il est ensuite destiné à l’export, hormis quelques pourcentages redirigés sur le marché français. « Environ 3% par le biais de conserveries basées au Portugal et en Espagne », nous assure le directeur général de l’entreprise, qui confirme que l’intégralité de sa pêche est achetée et commercialisée par la multinationale hollandaise propriétaire de l’armement, Cornelis Vrolijk.
Pour Dimitri Rogoff, président du Comité régional des pêches maritimes et des élevages marins de Normandie, le cas du maquereau est l’incarnation d’un système malade. « Ce dont il s’agit, c’est d’une spoliation de la ressource guidée par des dynamiques financières », accuse-t-il. Au terme de l’année 2024, le groupe néerlandais Cornelis Vrolijk derrière France Pélagique se félicitait d’une augmentation de son chiffre d’affaires de 5,5% et de bénéfices croissants et records.
Un système figé à la faveur des plus gros navires
Pour comprendre cette situation, il faut d’abord saisir trois grandes règles de gestion qui régissent l’activité des pêcheurs bretons.
La première se décide à l’échelon européen, où s’établit la répartition des totaux admissibles de capture (TAC) entre États membres. Chaque hiver, ils se retrouvent à Bruxelles pour faire le point sur l’état de la ressource avec les scientifiques du Conseil international pour l’exploration de la mer (CIEM), chargé d’émettre des avis sur l’évolution des stocks.
La répartition des droits de pêche se calcule sur les historiques de captures réalisées par les armateurs, entre 1973 et 1983. Autrement dit, les grands pêcheurs d’il y a cinquante ans ont toujours droit à la plus grosse part du gâteau.
La seconde règle, qui découle de la première, est propre à chaque État : la France répartit ses quotas annuels entre les organisations de producteurs (OP). Cette répartition repose également sur des activités anciennes, puisque les années de référence sont celles de 2001, 2002 et 2003.
Chaque OP réalise ensuite sa propre tambouille pour répartir le quota entre ses navires adhérents. Tout cela avec plus ou moins de transparence, certaines OP étant accusées par beaucoup de pêcheurs que nous avons rencontrés d’opacité dans leur fonctionnement.
C’est notamment le cas du From Nord. Une organisation où pointent environ 150 navires, dont ceux de l’entreprise France Pélagique, les deux géants qui captent plus de 50% du quota national de maquereau d’après Bloom. Contacté à plusieurs reprises, le From Nord n’a pas donné suite à nos demandes d’entretien. De même, sollicité à ce sujet, Geoffroy Dhellemmes, directeur général de France Pélagique, a refusé de partager les chiffres de ses antériorités de capture, renvoyant à la « confidentialité » des données.
Lors du premier festival de la pêche artisanale, qui s’est tenu en janvier 2026 à Brest, Alan, pêcheur ligneur, adhérent de l’OP Les Pêcheurs de Bretagne tempête : « Sur le maquereau, on sait de qui vient l’effort de pêche [ceux qui ont l’activité la plus importante sur la ressource, NDLR], et on sait sur qui il faudrait appliquer l’effort de pêche si on voulait vraiment être efficace. »
Cet événement s’est conclu par le projet de mener un combat alliant pêcheurs et associations environnementales, pour faire respecter l’article 17 de la politique commune de la pêche (la Politique Agricole Commune version pêche). Celui-ci stipule en effet que l’accès aux quotas devrait être basé non sur les antériorités, mais sur la vertu des bateaux, notamment leur capacité à valoriser la ressource sur le territoire français.
Des pêcheurs côtiers dépouillés de leurs droits de pêche
Comment les petits côtiers se sont-ils fait déposséder du droit de pêcher devant chez eux ? À la fin du XXe siècle, le maquereau, jugé vulgaire et peu valorisé, n’intéressait pas beaucoup les marins bretons. Un armement avait cependant parié dessus, dès la fin des années 1980, celui d’Antoine Dhellemmes, créateur de France Pélagique.
Un ex-armateur bien informé se souvient : « Il avait rencontré les Hollandais de Cornelis Vrolijk, qui lui ont proposé de créer France Pélagique pour apporter le volume français à la boîte, retrace-t-il. Leur idée, c’était de capter le quota des espèces qui étaient laissées à l’eau par la France. »
Avec le pactole accumulé – gardé secret –, leurs navires ont donc des garanties solides pour remplir leurs cales de petits poissons gras pour les années à venir. À la fin de sa carrière, Antoine Dhellemmes vend ses parts aux Hollandais. « Ils ont tout gagné. Aujourd’hui Geoffroy Dhellemmes, son fils, est directeur général, mais il est seulement leur employé », conclut notre témoin.
Autrement dit, une multinationale hollandaise a capté une grande partie du quota de maquereau français en respectant les règles du jeu. Pour nombre de pêcheurs bretons, ces navires aujourd’hui sous pavillon bleu-blanc-rouge « n’ont plus rien de français – sauf le quota ». France Pélagique se défend en assurant recruter essentiellement des marins français, notamment bretons.
La baisse du quota de maquereau, moins forte que prévue initialement par l’Union européenne.
Quand les petits pêcheurs accusent France Pélagique, celle-ci tourne son regard vers le nord de l’Europe. « C’est dramatique. On imagine la pêche illégale au large du Pérou ou de l’Inde, mais elle est pratiquée massivement aux portes de l’Europe », accuse par téléphone fin janvier Geoffroy Dhellemmes. Le patron de France Pélagique fait référence à la décision, fin 2025, des ministres de la pêche des États membres de l’Union européenne de baisser les quotas de -70%. Le message était clair et répété partout : l’UE agissait en bon élève, à la hauteur des enjeux environnementaux, se conformant à l’avis scientifique. Quand aux États côtiers (Norvège, Islande, Danemark [Îles Féroé], Royaume-Uni) ils décidaient pour leur part d’une diminution moindre, de 48%, par ailleurs calculée sur une estimation plus haute du stock de maquereau.
Si Geoffroy Dhellemmes rejette ainsi la responsabilité de l’effondrement de la ressource sur les pêcheurs hors-UE, on retrouve pourtant la trace de Cornelis Vrolijk (propriétaire de France Pélagique), dans des flottilles pélagiques au Royaume-Uni ou aux Îles Féroé… où elles ont également capté des parts importantes des quotas nationaux.
Quelques mois après notre entretien, le 30 mars, l’UE décide finalement de rétropédaler en s’alignant sur la baisse provisoire du total admissible de captures (TAC) de maquereau de – 48%, celle choisie par les décriés États côtiers.
L’effondrement du maquereau n’est évidemment pas de la seule responsabilité des deux navires-usines battant pavillon français. Ils sont presque anecdotiques à l’échelle de la flotte industrielle en action dans les mers où évoluent les bancs de maquereaux.
Fin 2021, l’Association des chalutiers congélateurs de pêche pélagique recensait 94 navires industriels actifs pour les États de l’UE et le Royaume-Uni 214, en ajoutant les pêcheries norvégiennes, islandaises et féroïennes. Mais leur contribution, cumulée à leur propriété sur les droits de pêche français au compte d’une multinationale extrêmement vorace en poissons pélagiques, dresse nombre de marins bretons contre eux.
Flécher le quota vers les petits métiers ?
Pour tenter de trouver des réponses immédiates à la crise du maquereau, un groupe de travail a vu le jour, début 2026, mené par Mayeul de Drouâs, sous-directeur des ressources halieutiques au sein de la direction générale des affaires maritimes (Dgampa). Le 20 janvier, une réunion, tendue, est organisée en visio. Delphine Roncin, la représentante du From Nord, l’organisation de producteurs où pointe France Pélagique, défend cette dernière sans la nommer mais en reprenant tous ses arguments.
Elle tient notamment tête à la proposition de l’État, qui envisage un fléchage exceptionnel du quota vers les plus petits métiers de la pêche. Décision confirmée quelques semaines plus tard, le 11 février, par la ministre chargée de la pêche Catherine Chabaud avec la création d’un « quota solidaire » de 400 tonnes sur les 2.400 du quota national « à répartir pour les petits métiers », et en faisant jouer un transfert « entre les gros et les petits ». Soit une réorientation du tiers du quota de France Pélagique obtenu pour les six premiers mois de l’année (d’après les calculs de Bloom).
Une petite victoire pour les pêcheurs de la côte. Un « effort indispensable » du From Nord d’après Geoffroy Dhellemmes, qui insiste cependant sur le caractère « exceptionnel » de la mesure, qui, de sont point de vue, « ne créé ni précédent ni droit acquis, notamment en matière d’antériorités de capture ». Pas de grand changement à l’horizon, donc.
« On va vers le krach »
L’horizon des pêcheurs bretons de poissons bleus est bouché. Il n’y a plus de maquereau, ou presque. Ils sont limités sur le chinchard, petit poisson pélagique, et confrontés à un anchois fragile avec des problèmes de taille et de croissance. Certes autorisés à pêcher davantage de bar, mais « on n’en voit pas » selon le capitaine d’un bolincheur de Saint-Guénolé. Alors, comme en 2025, ils vont tout miser sur la sardine, espèce non-soumise à quota.
« Ceux qui pêchent des poissons pélagiques parlent d’abondance, mais on constate une dégradation partout. »
« En volume, il ne nous reste plus que ça », résume Jérémy Gourmet, le capitaine de la Sardane, qui travaille à la bolinche et en fait 1.000 tonnes à l’année. « S’il y a un problème sur la sardine, c’est terminé », lâche-t-il, inquiet, d’autant plus qu’elle se porte mal, de plus en plus petite, de plus en plus fragile. « Comme l’ensemble des poissons pélagiques », insiste Claire Sergent de Bloom. « Ceux qui les pêchent parlent d’abondance, mais on constate une dégradation partout. Même le merlan bleu qui sert à faire du surimi et de la farine animale, qui soi-disant va très bien : le quota baisse de 41 % cette année ! »
« Les quotas sont indispensables à mes yeux, mais ils devraient être mieux pensés, sur du temps long [et non année après année] en prenant en compte les interactions entre espèces. Par exemple la sardine n’est pas soumise à quota, pourtant elle nourrit de nombreux autres poissons qui, eux, disparaissent », abonde Didier Gascuel, professeur en écologie marine à Agrocampus Ouest à Rennes.
La sardine, dernier or bleu, sera-t-elle pêchée avec précaution ? « Tout le monde va taper dedans, faire un carton et après il faudra mettre un quota puis fermer », devine le bolincheur de Saint-Guénolé. « C’est le même scénario que pour le maquereau qui se dessine mais, cette fois, avec notre dernière ressource. Ici, à Saint-Guénolé, il ne restera plus qu’à faire un plan de casse. » C’est-à-dire détruire les navires et indemniser les pêcheurs.
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