L’usage intensif de l’IA dans les illustrations y est sans doute pour quelque chose. Tous les Bretons deviennent de souriants playmobils. Parce que l’agroalimentaire est exemplaire et nous nourrit. Pour nous en convaincre, l’ABEA utilise ses propres chiffres et enquêtes, peu importe qu’elles ne reposent que sur un échantillon de 113 salariés et intérimaires, et affirme que 70 % s’estiment satisfaits et épanouis ! Une jolie carte avec une échelle exponentielle – une vieille recette de manipulation graphique – fait passer la Bretagne pour un eldorado du pouvoir d’achat. Tout ce qui fâche, l’ouvrage n’en parlera pas, ou si peu.
Car l’ABEA c’est d’abord le lobby breton de l’agroalimentaire. Celui qui défend les intérêts patronaux de la « ferme bretonne », dans un « récit pour réarmer le débat ». Un groupe de pression dont Mediapart avait révélé, en 2021, un courriel fournissant aux sénateurs des amendements clés en mains pour torpiller la protection des lanceurs d’alertes. Un lobby qui, en août 2026, n’avait toujours pas transmis à la Haute autorité pour la transparence de la vie publique le détail de ses actions pour l’année 2025. Une organisation présidée par le directeur général du Gouessant, qui reçoit régulièrement des subventions de la Région Bretagne, jusqu’à 210.000 euros en 2026.
À la bretonne – pâle déclinaison de l’expression « à la nantaise », restreint à une Bretagne administrative –, c’est finalement une belle illustration de l’ordre social breton. Celui que le sociologue Ali Romdhani présente comme « une imbrication de réseaux d’acteurs qui se mobilisent quand leurs intérêts, leur identité, leurs privilèges et leurs routines sont remis en cause ». L’ABEA tresse le mythe d’une Bretagne économique unie, alors que le fossé devient gouffre entre les cadres des entreprises agro-industrielles, qui bénéficient du système productiviste, et leurs salariés abonnés à de faibles salaires et à des conditions de travail difficiles.
Derrière ce « message de paix » un brin halluciné, on sent la tension. Celle des négociations ardues, en janvier dernier, entre la grande distribution et les industriels. Celle du contexte du surcoût énergétique, de la crise de l’eau, et des lancinantes difficultés de recrutement. Les industriels bretons doivent convaincre, et communiquer auprès de « cibles » préalablement identifiées, comme ils l’admettaient dans une étude cofinancée par la Région et l’État sur l’attractivité de l’industrie agroalimentaire. Le résultat est sous nos yeux.
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Références
À la bretonne : Histoire(s) de ce territoire qui vous nourrit, collectif, ABEA, mars 2026, 21 euros.
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