Belo Monte: « Ethnocide » au cœur de la forêt

29/03/2022
Lena Lopes
Imprimer cette enquête Imprimer cette enquête temps de lecture 7 mn de lecture

Le barrage emblématique de Belo Monte, situé au cœur de l’Amazonie, à 400 km du port brésilien de Bélem, fait l’objet d’accusations graves en matière de violations des droits humains. La très forte mobilisation de peuples amérindiens, de paysans et d’associations environnementales n’a pas empêché sa construction. Iberdrola a participé à ce projet contesté.

Quatrième volet d’une enquête réalisée sur la base de la documentation existante, d’entretiens réalisés par Splann ! et des travaux publiés par des journalistes locaux.

Description de l’infrastructure

« Action ethnocide » contre les Amérindiens et « violation des droits humains »

Plusieurs ONG dénoncent la « violation de droits humains » de communautés traditionnelles et des déplacements forcés de populations. En juillet 2015, le ministère public fédéral brésilien (MPF) tire la sonnette d’alarme et pointe de nombreuses irrégularités dans le relogement de ces populations, comme des indemnisations insuffisantes et inadaptées pour maintenir le mode de vie traditionnel, ce que pointe aussi un rapport de l’ONG Société brésilienne pour le progrès de la science.

Une anthropologue ayant participé au rapport complète : il y aurait eu une reconnaissance tardive des populations dites ribeirinhas (communautés riveraines du fleuve vivant surtout de la pêche) comme communautés traditionnelles de la région. Selon le même rapport, des membres de ces communautés ont été réinstallées loin du fleuve, entraînant leur appauvrissement. Interrogé à ce sujet, Norte Energia affirme à Splann ! qu’il « réalise le processus de retour de familles ribeirinhas ».

Un hydrogramme d’écoulement de l’eau dit « de consensus » aurait été convenu entre Norte Energia et l’Institut brésilien de l’environnement (Ibama) sans aucun accord avec les peuples amérindiens et communautés traditionnelles de la région, selon le rapport de surveillance indépendante « Xingu, le fleuve qui bat en nous ».

Toujours en 2015, le MPF dénonce une action ethnocide de l’État brésilien et du consortium. Des manquements délibérés et accumulés aux exigences des licences environnementales accordées par l’État sont également constatés par le parquet.

« L’implantation de Belo Monte constitue une action ethnocide de l’État brésilien et de la concessionnaire Norte Energia, mise en évidence par la destruction de l’organisation sociale, des coutumes, des langues et des traditions des groupes indigènes impactés. »

— Ministère public fédéral (MPF) du Pará, 10 décembre 2015 ,

En 2020, la justice fédérale d’Altamira, région du Pará, reconnaît les probables impacts de Norte Energia sur le mode de vie des peuple indigènes.

Invité à réagir à cette accusation « d’action ethnocide », le consortium Norte Energia n’a pas donné plus d’éléments sur ce point.

Surfacturation de 3,2 milliards de reais

L’Institut fédéral de São Paulo, entre autres institutions de recherche brésilienne, relève en 2018 des irrégularités dans les études d’impact environnemental. Dès 2011, le MPF pointait des irrégularités dans le processus de délivrance de licences environnementales.

Plusieurs actions judiciaires et demandes de sanctions administratives pour non-respect des obligations environnementales et de celles liées aux peuples indigènes ont été déposées encore une fois par le MPF.

Une surfacturation du contrat de construction d’au moins 3,2 milliards de reais (environ 800 millions d’euros de l’époque) a été identifiée par le tribunal des comptes de l’Union en 2016. La même année, Otávio Marques de Azevedo, ex-président de la multinationale brésilienne Andrade Gutierrez, affirme que des entreprises chargées de la construction du barrage, dont Andrade Gutierrez, auraient signé des contrats surfacturés avec le consortium, ce qui aurait permis selon lui de financer des pots-de-vin destinés à des partis politiques. Des accusations niées par Norte Energia.

Répressions des oppositions

L’agence de presse Agência Brasil rapporte des dénonciations auprès de l’ONU : « Des tentatives du consortium et du propre gouvernement fédéral d’empêcher l’action indépendante des procureurs du ministère public fédéral (MPF) du Pará. » Norte Energia avait notamment demandé la mise à l’écart du procureur en charge du dossier Belo Monte.

« [La demande de Norte Energia] entame le droit d’informer et de débattre publiquement des questions relatives à Belo Monte. »

— Association brésilienne des procureurs de la République, mai 2011 ,

Déforestation, perte de biodiversité et en autonomie alimentaire

Perturbation à grande échelle du système hydraulique et sécheresse

Le débit du fleuve dépend de l’hydrogramme suivi par Norte Energia, qui contrôle le volume d’eau libéré. Par endroits, le débit des eaux a été réduit jusqu’à 80 %, selon le rapport de surveillance indépendante « Xingu, le fleuve qui bat en nous ». L’hydrogramme dit « de consensus » décidé par Norte Energia en accord avec l’Institut brésilien de l’environnement, ne garantit ni le maintien de la vie de certaines espèces aquatiques ni la navigation, d’après un avis de l’Institut brésilien de l’environnement (Ibama) cité par le rapport.

Perte de biodiversité et pollution des eaux

Seize tonnes de poissons morts ont été retrouvées en novembre 2015 après la clôture du barrage principal de Belo Monte. L’Institut brésilien de l’environnement inflige au consortium une amende de 35,3 millions de reais (environ 10 millions d’euros de l’époque). Trente tonnes de poissons morts ont été retrouvées entre 2015 et 2019, pendant la période de reproduction, quand les barrières de protection n’avaient pas encore été installées. L’Institut brésilien de l’environnement (Ibama) constate une diminution de la quantité, de la taille et du poids des poissons. Ils ne peuvent plus se reproduire et manquent de points d’alimentation.

Mise en péril de la sécurité alimentaire et de la santé des communautés indigènes et traditionnelles

Selon le rapport de surveillance indépendante « Xingu, le fleuve qui bat en nous », il y aurait une réduction de la principale source de protéine animale des communautés indigènes : le poisson. Les produits industrialisés deviennent prépondérants dans l’alimentation et de nouvelles maladies, comme le diabète, apparaissent.

Déforestation indirecte

Selon l’Institut socio-environnemental, les mesures de protection territoriale des terres indigènes de la zone d’influence de Belo Monte n’ont pas été entièrement respectées. C’était pourtant l’une des conditions exigées pour l’implantation de l’usine. Conséquence indirecte : une augmentation exponentielle de la déforestation et des spoliations par des tiers de terres indigènes Apyterewa, Trincheira Bacajá, Cachoeira Seca et Ituna Itatá (où vivent des tribus dites « non contactées », c’est-à-dire sans contact direct et pacifique avec d’autres tribus et la « société dominante »). Norte Energia affirme qu’il « n’y a pas de rapport entre l’implantation de l’usine et la hausse de la déforestation de plusieurs terres indigènes ».

Contactée par Splann !, Norte Energia renvoie la balle à l’État brésilien pour ce qui concerne la protection des terres indigènes, et « souligne le fait qu’elle respecte les obligations établies dans la licence de mise en opération, par rapport au soutien à la protection des terres indigènes dans la zone d’influence de l’UHE Belo Monte ».

Interrogé par Splann ! concernant Belo Monte, Neoenergia a préféré nous rediriger vers le consortium Norte Energia, en soulignant le fait qu’elle n’y détient que 10 % du capital de Norte Energia et n’est donc pas majoritaire.

Des informations à nous communiquer ?

Écrivez-nous à splann [@] riseup.net et nous vous expliquerons comment nous joindre des documents de façon sécurisée.

Contactez-nous →