En Bretagne, la méthanisation sous pression

par | 13 09 2022

La Bretagne se couvre de dômes verts. Peu nombreux il y a dix ans, 186 méthaniseurs parsèment aujourd’hui la campagne. Cent de plus d’ici un an. Capables de transformer des matières organiques en gaz, les méthaniseurs font partie de la stratégie française pour accroître sa production d’énergies renouvelables. De fréquents accidents rappellent que cette technologie n’est cependant pas sans risque pour l’environnement. Et toutes les interrogations ne sont pas levées en matière sanitaire. Incités par l’État et les banques à investir dans la méthanisation, des agriculteurs sautent le pas. Quitte à transgresser quelques règles. D’autant plus facilement que sans les garde-fous nécessaires, la voie est laissée libre à son essor. Au risque peut-être de se faire damer le pion par les énergéticiens, lobby encore plus puissant que celui de l’agro-alimentaire.

La méthanisation bretonne en plein boom

Première région d’élevage, la Bretagne déborde de déjections animales qu’agriculteurs et industriels de l’énergie entendent convertir en gaz et en revenus. Contrairement à d’autres régions, ce sont les éleveurs et non les céréaliers qui y importent la méthanisation. Sans même compter la Loire-Atlantique, la Bretagne pointait début 2022 au 2e rang national en nombre d’installations (199), derrière la région Grand Est (274) et devant les Hauts-de-France (134) puis la Normandie (120). Une installation française sur sept se situait dans la région.

Des unités nombreuses mais plus petites que la moyenne, puisque la Bretagne n’émargeait « qu’au » septième rang en termes de capacité de traitement. Si la méthanisation à la ferme est largement dominante, des projets de plus grande ampleur devraient bousculer la situation, comme nous l’expliquons dans le volet économique de cette enquête.

Doté du deuxième cheptel bovin de France, l’Ille-et-Vilaine devient une terre de méthanisation dont Iffendic (4 500 habitants), situé entre Rennes et Paimpont, pourrait se proclamer capitale. Comme le montre notre carte interactive, le Léon (au nord de Brest) et le Penthièvre (autour de Lamballe) ne sont pas en reste. À tel point qu’on pourrait élégamment superposer cette carte à celle de la densité des vaches laitières.

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Les nombreux projets, représentés par des triangles bleus (en travaux) et verts (en instruction), témoignent d’une activité en pleine expansion. Cela malgré le moratoire réclamé par Eau et rivières de Bretagne et la diminution du soutien financier du conseil régional. Les déboires de Geotexia (triangle orange) et la pollution générée à l’été 2020 par l’usine Engie Bioz de Châteaulin ont refroidi certains acteurs, mais pas tous. L’État soutient la dynamique qui s’inscrit dans sa volonté de diversifier la production énergétique du pays. À quel prix pour l’environnement, la santé, la production alimentaire et les agriculteurs eux-mêmes ? Telle est la question.

Notre infographie s’appuie sur des informations publiques, mises en ligne par AILE et SINOE, possiblement incomplètes. Les bases de données qui recensent les méthaniseurs ne sont pas toujours cohérentes entre elles. Le nombre et la dimension des unités sont légèrement sous-évalués.

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Boîte noire

Au cours de notre enquête, nous nous sommes plongés dans une centaine de documents et avons contacté des dizaines d’interlocuteurs et interlocutrices. Une part infime d’entre eux sont mentionnés dans les différents volets de l’enquête. 
Nous avons sollicité les services de l’État, la préfecture, la DREAL, la DDPP, l’Autorité environnementale sans parvenir à obtenir un entretien malgré plusieurs relances. Nous n’avons non plus obtenu d’entretien avec le ministère de l’Agriculture.
Nous n’avons pas pu aborder toutes les implications de la méthanisation. tant elles sont tentaculaires et mêlent plusieurs secteurs d’activités : l’agriculture, l’énergie, les déchets, etc. Nous avons choisi de traiter les conséquences agricoles de cette technologie sans pouvoir être exhaustifs. Ainsi nous n’avons pu nous pencher sur les enjeux agronomiques du digestat ni sur les enjeux énergétiques de cette production de gaz. 

Éléments passés à la trappe

Nous montrons la faiblesse des contrôles des unités de méthanisation et les errements d’une filière qui n’est pas encore structurée. En 2020, alors que la filière amorce un développement exponentiel, une prise de conscience quant à l’amélioration de la gestion des risques semble émerger. Dans son rapport de 2021, la Cour des comptes précise que les agents bretons des services de l’État ont été formés à la méthanisation en 2020. Le label Qualimétha a été lancé en 2020 pour améliorer la construction des installations, une formation professionnelle a été créée au lycée agricole de Pontivy au printemps 2021. L’association des agriculteurs méthaniseurs de France a mis en place une charte des bonnes pratiques obligatoire pour ses adhérents depuis 2019. Pour autant, nous n’avons trouvé aucun document démontrant les effets produits par ces mesures depuis deux ans. 

Notre démarche, notre raison d’être

Face aux catastrophes écologiques qui obscurcissent la perspective d’un avenir désirable, nous croyons à un journalisme d’intervention qui contribue à l’amélioration des pratiques. Aux citoyennes et citoyens de se saisir de ces informations d’intérêt public pour demander des comptes à leurs représentant·es élu·es.

Cette enquête au long cours débutée en décembre 2021 a été réalisée par les journalistes Julie Lallouët-Geffroy et Raphaël Baldos. Elle a été coordonnée par Gwenvaël Delanoë et Sylvain Ernault, membres du comité éditorial de Splann !. Celui-ci comprend aussi Juliette Cabaço Roger, Caroline Trouillet et Faustine Sternberg. Riwanon Kallag et Gwenvaël Delanoë ont traduit les textes vers le breton. Gwenhael Perrin, géomaticien, a réalisé la cartographie, avec l’aide de Maela Kloareg, stastiticienne.

Les articles et documents sont mis à la disposition du public gratuitement grâce à nos partenaires Reporterre, Le Peuple breton, Dispak et le réseau Radio Breizh.

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