Au parc naturel marin d’Iroise, la démocratie environnementale est aussi fragile que la biodiversité
Kristen Falc'hon - 5 mai 2026
Depuis 2024, la Compagnie des pêches de Saint-Malo exploite le navire de pêche le plus décrié au monde : l'Annelies Ilena. L'investissement de l'entreprise malouine…
En Bretagne, l’enseignement agricole est une affaire privée : 80 % des 15 000 élèves sont scolarisés dans des lycées catholiques ou des maisons familiales…
« Splann ! » dresse un état des lieux de l’hôpital public en Bretagne : des cartographies exclusives et un long travail d’enquête permettent d’évaluer l’étendue des…
« Splann ! » dresse un bilan inédit et détaillé de l’artificialisation des sols sur les côtes bretonnes. Notre enquête révèle comment les bétonneuses passent parfois…


Créés en 2007, les parcs naturels marins sont des aires marines protégées dont l’objectif est « de contribuer à la protection, à la connaissance du patrimoine marin » et de « promouvoir le développement durable des activités professionnelles et de loisirs ». Il en existe un en Bretagne : le parc naturel marin d’Iroise (PNMI), qui s’étend de la pointe du Raz jusqu’à Porspoder, et couvre, au total, 350.000 hectares de mer. Doté d’un budget de 950.000 euros par an, il emploie 21 personnes.
Les décisions et avis du parc naturel marin sont pris par un conseil de gestion dont la composition est fixée par décret ministériel. Il est composé de représentants de l’État (6), d’élus locaux (10), de scientifiques (9), de douze représentants des activités professionnelles (pêche et agriculture), de huit représentants des activités de loisir et de deux représentants d’associations environnementales. Le PNMI est traditionnellement présidé par le président du département du Finistère. Depuis 2021, c’est donc Maël de Calan (ex-LR) qui est à sa tête.
Le déséquilibre numérique entre les forces en présence résume à lui seul la difficile prise en compte des enjeux environnementaux, qui justifient pourtant l’existence de ce parc, face aux intérêts économiques. « Le PNMI est une zone sublime et un refuge local au regard des grands changements régionaux », rappelle d’emblée Frédéric Jean, directeur de l’Institut universitaire européen de la mer, qui siège au conseil de gestion du parc marin au titre des personnalités qualifiées. « Mais on a parfois l’impression que notre voix est diluée, que l’on est pris dans une masse d’intérêts contradictoires », déplore le scientifique.
Christophe Le Visage siège depuis 2023 au parc marin d’Iroise pour Eau et rivières de Bretagne. Il dénonce « la validation systématique de projets nuisibles pour l’environnement marin » qui, selon lui, « détournent totalement le parc de son objet initial ». En cause, notamment, des avis favorables à des extensions de porcheries ainsi que, ces deux dernières années, une quinzaine de dérogations d’épandage, dans la zone pourtant proscrite des 500 mètres à proximité d’une zone conchylicole. En effet, pour éviter la pollution des eaux, le législateur a prévu un encadrement strict de l’épandage des lisiers, qui sont à l’origine d’un excès de nitrates dans les eaux. Des dérogations sont possibles sur accord de la préfecture et vote du conseil de gestion du parc marin.
Un changement de pratique qui ne passe pas pour l’association Baie de Douarnenez environnement : « Une dérogation doit rester exceptionnelle, sinon, ce n’est plus une dérogation. » Comme l’explique son représentant, Jean Hascoët, les épandages de lisiers participent du problème de la prolifération des algues vertes et de la pollution des plages dans la baie de Douarnenez. Il rappelle aussi les « trop nombreux arrêtés préfectoraux interdisant la pêche professionnelle et amateur pour cause de toxines ».
La dernière datant du 23 avril 2026, interdit « la récolte et la consommation de tous les coquillages de la zone marine de la Baie de Douarnenez – estran », vu la teneur en toxines amnésiantes (ASP), des substances toxiques pouvant être à l’origine d’intoxications aiguës.
Selon Jean-Alain Divanac’h, représentant de la chambre d’agriculture au sein du parc marin, c’est « un nouveau protocole », obligeant désormais les agriculteurs à faire ces demandes de dérogation, qui explique leur augmentation. « Nous avons fait des concessions en acceptant d’exclure totalement les possibilités d’épandage entre 0 et 50 mètres », précise le président de la FDSEA du Finistère, pour qui le risque de pollution « reste très ponctuel », préférant pointer du doigt « des réseaux d’assainissement pas aux normes ».
De son côté, la direction du parc insiste sur les progrès en cours dans ce domaine : « Avec la mise en place de ces dispositifs, les surfaces des terres qui faisaient l’objet d’un épandage dans les 500 mètres des zones conchylicoles ont été divisées par trois, passant ainsi de plus de 300 hectares à 111 pour l’ensemble des terres bordant le périmètre du parc. Le parc naturel marin s’est d’ailleurs prononcé défavorablement sur des dossiers à hauteur de 53 hectares. »
Si ces décisions sont décriées par les associations environnementales, les avis semblent plus réservés du côté des scientifiques, à l’image d’Eric Thiebault, professeur d’océanologie biologique et membre du conseil de gestion du parc.
Selon lui « il n’est pas utile de s’opposer systématiquement à des projets, car nous n’avons pas de pouvoir de blocage ». Ce chercheur de la station biologique de Roscoff regrette toutefois « le manque de vision globale » sur cette question des épandages : « Il faudrait pouvoir appréhender les flux entrants et sortants mais nous n’avons aucune donnée dessus. »
« En tant que scientifique, notre positionnement n’est pas simple », reconnaît de son côté Frédéric Jean. « Sur des sujets qui entraînent de la crispation, nos prises de positions peuvent être perçues comme des ralliements à une cause. »
« Dans la composition de ce conseil de gestion, personne n’est majoritaire », fait savoir de son côté Fabien Boileau. Ancien directeur du parc naturel marin d’Iroise, il s’exprime aujourd’hui en tant que directeur des aires protégées à l’Office français de la biodiversité. « Les parcs naturels marins sont une instance de démocratie environnementale, avec une gouvernance locale. On réunit des gens aux intérêts parfois divergents, ce qui se fait assez peu ailleurs, explique-t-il. Le parc peut donner des avis conformes, des droits de veto sur des projets, et cela permet d’empêcher beaucoup d’aberrations écologiques [car] l’existence même de ces avis dissuade des porteurs de projets. »
Mais pour exercer pleinement son action, encore faut-il que les décisions du PNMI soient prises en compte. Sur ce point, le tribunal administratif de Rennes a récemment donné raison à Eau et rivières, renforçant ainsi théoriquement le pouvoir du parc marin. Dans une décision du 10 juillet 2025, le juge a en effet considéré que le préfet du Finistère aurait dû recueillir l’avis conforme du parc naturel marin d’Iroise avant d’autoriser une restructuration d’élevage de porcs et de vaches laitières. Consulté sur la question, le parc avait en effet donné un avis défavorable qui n’avait pas été suivi par le représentant de l’État.
Autre point sensible souligné par Eau et rivières : l’analyse du « risque pêche ». Il s’agit d’une étude obligatoire que doit effectuer le parc marin d’Iroise afin d’identifier précisément les conséquences de la pêche sur les habitats et les espèces dont la conservation est reconnue comme nécessaire par les directives Natura 2000.
« Les contributeurs de ces analyses sont principalement des membres du comité régional des pêches maritimes : ce sont eux qui évaluent de fait si leurs impacts sont significatifs et qui proposent les mesures pour les réduire », pointe Christophe Le Visage. « Exclure a priori du processus la plupart des acteurs autres que les professionnels de la pêche, et notamment les associations environnementales, fragilise le résultat. À la fois sur le plan technique, mais aussi sur le plan juridique », rappelle celui qui, dans le cadre professionnel, a participé en 2006 à la création des parcs marins en tant que fonctionnaire.
Eric Thiebault n’a pas non plus été consulté sur cette étude de 150 pages, dont le premier volet concerne les habitats marins. Mais il assure « être associé au second volet à venir sur les espèces. »
Interrogée sur ce point, la direction du parc marin reconnaît le souhait des scientifiques et des associations de s’investir davantage et assure que ces derniers « restent associés au processus » par le biais « d’une réunion de travail ». Un fonctionnement critiqué mais qui correspond « aux méthodologies appliquées à tous les gestionnaires d’aires marines protégées en France », fait savoir la direction du PNMI.
« On ne pourrait rien faire si on n’intégrait pas les pêcheurs à ce travail », fait savoir de son côté Fabien Boileau. « La démocratie locale fonctionne avec des consensus et des équilibres qui ne sont pas toujours simples à trouver », observe le responsable des aires marines protégées qui voit dans ce fonctionnement un exercice de « diplomatie » pour « faire avancer les choses ».
« C’est un équilibre qui peut toujours être amélioré et sur lequel nous restons attentifs », indique de son côté le comité régional de pêche.
Dans un courrier de 18 pages que nous avons pu consulter, plusieurs griefs et questions sont adressés à Maël de Calan par Eau et rivières et par Bretagne Vivante au sujet de ce rapport financé par des fonds européens.
« Par exemple, pour la pêche au chalut de fond, on nous dit que ça ne sert à rien de l’interdire puisqu’elle n’existerait pas aujourd’hui sur les bancs de maërl protégés. Mais on prend le problème à l’envers car c’est pour l’avenir qu’il faut mettre en place une protection », défendent les associations. Elles soulignent aussi le manque de connaissances sur l’état de conservation de certains habitats qui devrait inciter à adopter une approche de précaution, ainsi que le manque « d’informations sur l’évaluation des captures accidentelles d’espèces ». Selon l’étude, trop d’informations seraient « soumises au secret statistique ».
« Certaines informations sont considérées comme sensibles dès lors qu’elles permettent d’identifier directement l’activité d’une entreprise ou d’un navire », affirme de son côté le comité régional des pêches.
Des arguments qui ne satisfont pas les associations environnementales, qui dénoncent un rapport bien en deçà des exigences de la directive « Habitats, faune, flore » qui régit les sites Natura 2000, dont fait partie le parc marin d’Iroise. « Nous envisageons une action en justice à ce sujet », font-elles savoir. Au PNMI comme ailleurs, quand la démocratie doit s’exprimer, les tribunaux ne sont jamais loin.
Écrivez-nous à contact [@] splann.org et nous vous expliquerons comment nous transmettre des documents de façon sécurisée. Découvrez d'autres méthodes pour nous contacter.
L'IA générative ne produit pas d'enquête. Nos articles, vidéos et podcasts sont réalisés par des journalistes en chair et en os. Consultez notre charte.