[Entretien] Nicolas Legendre : « L’agro-industrie est organisée en armée et mène une forme de guerre agricole »
Pierre-Yves Bulteau - 30 avril 2026
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Comment passe-t-on d’un travail de sept ans d’écriture d’un livre-enquête à la réalisation d’un film documentaire de 70 minutes ?
Cela a été une étape assez complexe et laborieuse. Je ne sais pas si j’aurais pu la surmonter sans le regard chevronné de Magali Serre. Magali est une habituée des formats d’investigation pour la télé. Tout au long de la réalisation de Violence dans les champs, son regard m’a fait du bien. Précisément parce qu’elle m’a permis de sortir de mes ornières et d’élargir ma réflexion à la question agricole nationale et pas uniquement bretonne.
Pourquoi ce choix ?
D’abord, pour ne pas réserver la critique du modèle productiviste à la seule Bretagne. Et pour préserver ce travail documentaire du refrain que tous les journalistes qui travaillent sur ces enjeux connaissent par cœur : « Oui, tout ce que vous décrivez est navrant mais ce sont seulement des petites affaires de Bretons. »
Élargir la focale au niveau national permettait aussi de dire que ce modèle, qui prévaut en Bretagne, s’applique également à la France entière.
Ensuite, il y avait cette idée de faire d’un certain nombre de thématiques du livre la colonne vertébrale du film. Non pas seulement en proposant un inventaire de ce modèle, mais bien en mettant au centre des débats l’angle de la violence.
C’est ce qui frappe dans ce film, le « silence » du livre s’est mué en « violence » à l’image. De quel constat est parti ce nouvel angle de vue ?
Disons que notre volonté était de proposer une approche systémique du modèle agro-industriel. Par un travail de pédagogie, à destination du grand public. Et la violence nous a semblé être le bon parti pris pour permettre de raconter pourquoi, aujourd’hui, il y a de telles crispations autour des enjeux agricoles.
En Bretagne comme partout ailleurs, la violence est un élément clé de ce système.
Au moment de l’écriture de Silence dans les champs [récompensé du prix Albert-Londres 2023, NDLR], j’avais encore des points de doute sur la question centrale de la violence. À l’occasion de la sortie du livre, j’ai participé à de nombreuses rencontres. À chaque fois ou presque, je recevais des témoignages qui allaient dans ce sens.
Des acteurs de la profession, des sociologues… Autant de personnes qui m’ont donné envie de poursuivre mon travail d’enquête et qui m’ont permis de me concentrer sur cette question de la violence.
Une question qu’on ne peut décorréler de celle des coups de pression et autres menaces notamment vécus par Inès Léraud et Morgan Large. Pour résumer ce climat délétère, avec Magali Serre, vous parlez de « la main invisible » du système. De quoi s’agit-il ?
Depuis sa structuration, dans les années 1960, le système de la grande industrie productiviste s’appuie sur une logique de la loi du plus fort, de la lutte de tous contre tous. Un mécanisme qui prévaut aussi bien en Bretagne qu’aux niveaux national et international.
Partout, cette logique engendre des tensions, des pressions, des frustrations. À tous les niveaux de la chaîne. Comme une cascade qui descendrait des institutions jusqu’aux fermes. Un processus qui fait des agriculteurs, souvent des victimes, parfois des bourreaux.
Ces tensions, ces pressions, ces frustrations vont nourrir différentes formes de violences. D’abord, des violences contre les paysans eux-mêmes, avec cette fuite en avant productiviste, faite de surendettement, de tentatives de suicide. Mais aussi, des violences entre paysans, avec la guerre des terres.
À ces violences s’ajoutent celles contre le vivant et les acteurs extérieurs au monde paysan. Ces citoyens, militants écolos présentés par certains comme étant les seuls responsables des problèmes, alors que les vraies responsabilités se trouvent ailleurs.
Une logique du bouc-émissaire qui permet à la fois de détourner l’opinion des vrais responsables et d’évacuer la colère de la base paysanne, sans changer le système agricole.
Exactement. Dans le documentaire, on montre même que cette idée du bouc émissaire devient une autre forme de violence à l’encontre de ceux que l’on pourrait appeler « les empêcheurs de produire en rond ». Ces paysans qui s’opposent, d’une façon ou d’une autre, à la bonne marche du système.
Plus qu’un système, l’agro-industrie est organisée en armée et mène une forme de guerre agricole. Or, pour fonctionner, l’armée agricole ne peut pas se permettre d’avoir des « brebis galeuses » dans ses rangs. Et c’est là qu’intervient « la main invisible » du système. Pour assurer sa propre survie, ce dernier a intériorisé des formes de violences à l’encontre de ses opposants, quels qu’ils soient.
On n’est pas sur une logique mafieuse, purement pyramidale. C’est autre chose. La « main invisible » permet au modèle agro-industriel de garder les troupes bien dociles. Elle incarne cette spirale de violences qui va s’abattre, à un moment donné, sur tel ou tel paysan. Comme chez cet agriculteur du Maine-et-Loire, que nous avons rencontré et qui a engagé une démarche agroécologique sur ses terres, s’opposant de fait aux directives des instances locales.
Dans le documentaire, on voit également cette « main invisible » s’abattre sur des exploitants, pourtant considérés comme des alliés du système. A l’image d’Emmanuel Hyest, ancien président de la FNSEA Normandie et président national de la Safer, qui n’a pas été renouvelé dans ses mandats.
Emmanuel Hyest est un personnage important au sein du modèle agro-industriel. Propriétaire de terres riches, ce n’est pas un petit maraîcher du centre-Bretagne. En plus de ses mandats agricoles, il a été maire de sa commune. On peut dire qu’il a longtemps eu une ampleur nationale.
En même temps, il incarne ces voix différentes qui constituent le bloc majoritaire, au sein-même de la FNSEA. Des voix et des sensibilités parfois dissonantes. Pendant tous ses mandats, Emmanuel Hyest était très attaché à l’idée d’installer des jeunes. Une idée, pourtant officiellement revendiquée par le tandem FNSEA-JA.
A la tête de sa ferme, de la présidence de la FNSEA Normandie, de la Safer, il a essayé tant bien que mal d’appliquer la ligne officielle. Il l’a tellement bien appliquée que ses résultats ont fini par aller à l’encontre d’intérêts locaux très puissants en lien avec les intérêts nationaux. Aussi, du jour au lendemain et sans prévenir, il s’est fait torpiller.
Un « système verrouillé » au fonctionnement « brutal », déjà décrit dans Silence dans les champs, qualifié de « dernier système soviétique » dans Violence dans les champs.
Vous remarquerez que je n’assume pas ce concept en voix off. C’est Renaud Layadi, économiste à la Région Bretagne, qui décrit le modèle agro-industriel en ces termes. C’est une position forte. D’un point de vue strictement scientifique, je pense qu’on pourrait davantage parler de « proto-féodalité » ou de « survivance » du système. Une sorte de réactualisation d’un mode de domination calqué sur la féodalité.
C’est pour cela qu’on a laissé cet entretien avec Renaud Layadi, dans le film. Parce que, dans son imbrication entre acteurs industriels et acteurs publics, le modèle de la grande industrie productiviste navigue entre mélange des genres et conflits d’intérêts. Se rapprochant, à certains égards, de certains fonctionnements totalitaires et, pourquoi pas, soviétiques.

Pour décrire un tel système, quand on est journaliste, on a besoin de témoins, de personnes à citer. Dans son écriture Silence dans les champs utilisait l’outil de l’anonymisation pour protéger certaines sources. Avec Violence dans les champs, tous les interlocuteurs témoignent à visage découvert. Comment avez-vous réussi à les convaincre de le faire ?
Proposer à quelqu’un de témoigner face caméra est un processus nettement plus compliqué que pour un livre. Il nous a donc fallu écrémer, convaincre les témoins pour, au final, ne garder qu’une quinzaine d’interlocuteurs.
Clairement, avec Magali, on s’était préparés à utiliser des procédés d’anonymisation, y compris d’anonymisation intégrale. Finalement, on n’en a pas eu besoin. Tous les interlocuteurs retenus ont accepté de parler face caméra. On s’est bien sûr posé la question de savoir pourquoi ils l’ont fait. J’aurais tendance à dire que ce film n’aurait pas été possible, il y a dix, quinze, vingt ans, et qu’il arrive dans un moment où, avant lui, d’autres travaux comme ceux d’Inès Léraud, de Splann !, des rédactions du Monde, de Basta, de Mediapart ont permis cette libération des paroles.
Je pense aussi qu’on arrive à un moment où les limites, les impasses structurelles de ce système, sont de plus en plus visibles. Ce qui témoigne de cette volonté d’un certain nombre d’acteurs, y compris de l’intérieur, d’en dénoncer les impasses.
Peut-on ici parler de courage ?
Clairement, il faut du courage pour décider de s’exposer ainsi, de s’opposer à cette omerta.
Au-delà de ces quelques témoins, l’opinion est-elle également prête à dire « non » à l’agro-industrie ?
Je pense qu’elle est très largement prête. Il n’y a qu’à voir les résultats des différents sondages publiés sur ces enjeux. Des études de l’ONU, sur les questions environnementales, à celles du Shift Project sur le monde agricole… Je pense que si on fait abstraction des écrans de fumée, de la manipulation médiatique et du brouillard géopolitique, on a des citoyens majoritairement conscients des enjeux.
Pour provoquer la bascule, il faudrait leur proposer un nouveau pacte social. Un pacte fait de transparence et de justice, qui réunirait citoyens et paysans, avec un échéancier clair vers lequel pouvoir se projeter.
Le problème, ce n’est pas tant la société que cette minorité de décideurs réactionnaires, arc-boutés sur ses propres intérêts et dont une partie nous gouverne actuellement.
On pense là à la loi Duplomb, au démembrement de l’Agence Bio, à la fragilisation de l’Office français de la biodiversité, mais aussi, localement, à la bataille engagée autour du Sage Vilaine…
C’est effectivement le bon exemple d’un infléchissement du rapport de force actuel. Il y a quinze ans, la FNSEA aurait fait son « petit machin cracra » dans son coin, enclenché son lobbying habituel auprès d’acteurs ciblés et l’aurait emporté nettement plus facilement.
Même si, encore une fois, elle a réussi à inverser la pression, la FNSEA a eu du monde face à elle. Des habitants se sont formés et informés sur cette question du Sage Vilaine [document de planification visant à une gestion équilibrée et durable de la ressource en eau, NDLR], disant clairement qu’ils n’en pouvaient plus dans cette situation.
Toujours sur ce rapport de force, le résultat des élections municipales montre que dans les communes finistériennes de Plouvorn ou de Landunvez, que l’on connaît bien à Splann !, les élus « pro-agro » ont été reconduits par leurs administrés…
Il existe effectivement ce genre de dynamiques sociopolitiques, fortement liées à des héritages locaux, à des personnalités, à des problématiques écologiques, qui cristallisent les tensions, d’un côté comme de l’autre. Si les urnes ne traduisent pas toujours cette prise de conscience qui grandit chaque jour, je pense que les choses évoluent.
Pour inverser le rapport de force en sa faveur, cette prise de conscience n’a-t-elle pas besoin d’un établissement clair des responsabilités ?
Il n’est pas question ici de juger les pionniers, tous ces gens qui croyaient de bonne foi en ce modèle, mais de pointer le fait que, depuis les années 1970-80, on connaît la dangerosité de ce modèle destructeur du vivant. Ce qui n’a pas empêché les firmes de continuer à produire à grand renfort de pesticides. Ce qui n’empêche toujours pas l’État de protéger ce système.
Autant de responsabilités qu’il faut dénoncer. Notamment parce qu’elles vont à l’encontre de l’intérêt général.
Sur la question des pesticides, ma conviction est qu’on a affaire à un scandale de l’amiante puissance 1000. Qu’il y a clairement des responsabilités à établir. Et je reste convaincu que l’histoire jugera sévèrement ce scandale, ceux qui l’ont permis, ceux qui l’ont couvert.
Violence dans les champs, de Nicolas Legendre et Magali Serre, est disponible gratuitement sur la plateforme france.tv jusqu’au 20 septembre 2028.
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