[Info « Splann ! »] Au campus breton The Land : le divorce entre lycées ne règle pas la note d’un déficit à 1,2 million d’euros
Chloé Richard - 15 avril 2026
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Il aura fallu nos révélations et l’intervention du ministère de l’Agriculture pour annoncer le divorce : le 4 novembre 2025, les trois lycées agricoles privés historiques de Saint-Exupéry, situés à Rennes, Vitré et La Guerche-de-Bretagne (Ille-et-Vilaine), sortaient du giron de The Land.
Derrière ce vaste campus dédié « aux nouvelles ruralités », se cachait une cohabitation bien singulière. D’un côté, ces lycées agricoles sous contrat avec l’État, et de l’autre pléthore « d’entités » bien éloignées de l’agriculture, telles que des écoles supérieures privées hors contrat, ou encore un fonds de dotation. Depuis l’annonce de la scission, The Land est d’ailleurs renommé à juste titre « The Land School of Management ».
La décision du ministère n’est pas intervenue par hasard. Elle fait suite à l’annonce, deux mois plus tôt, d’un déficit record de 1,2 million d’euros pour l’association de gestion du groupe scolaire Saint-Exupéry. Sous contrat avec l’État, cette association chapeautait à la fois les lycées agricoles et les écoles supérieures de The Land, le tout dirigé par Jean-Marc Esnault.
Pour justifier un tel déficit, le fondateur et directeur général de The Land a rejeté la responsabilité sur le mouvement social lancé en 2023 par une partie du personnel des lycées, réclamant alors son départ. Mais les documents que Splann ! a pu consulter montrent que ce gouffre pourrait avoir une toute autre origine. « L’existence économique de The Land ne tient que par les lycées agricoles. A The Land, la pompe à fric, c’est l’argent public », selon un ancien salarié de l’administration.
Pour fonctionner, toute association en charge de lycées privés sous contrat avec l’État peut compter sur différentes rentrées d’argent : subventions publiques, taxe d’apprentissage ou formations continues et la participation des familles via les frais de scolarité, qui est payante dans le privé. En 2022, tous ces « produits » représentaient pour le groupe scolaire Saint-Exupéry, près de 9 millions d’euros, dont 28 % étant des subventions publiques, incluant la taxe d’apprentissage.
L’objet principal de cette association de gestion est, conformément à ses statuts, « l’enseignement et la formation ». Si elle « peut conduire des opérations immobilières », cela reste toujours, « dans le respect de cet objet principal ». Elle peut notamment « créer, acquérir, prendre en location ou en régie, développer et gérer », un hall de technologie agro-alimentaire ou une exploitation horticole et de travaux paysagers.
Pourtant, nous avons relevé plusieurs transactions liées à des opérations immobilières qui sont bien éloignées de cet objet principal d’enseignement, et ce dès la création de The Land en 2020.
Cette année-là, 1,6 million d’euros « d’avance de trésorerie » a été versé par l’association de gestion Saint-Exupéry à la société civile immobilière (SCI) des Écoles Supérieures du développement du territoire, correspondant à une partie de l’immobilier de The Land. Sur les 1,6 million d’euros de cette avance, 669.000 euros restaient à rembourser en août 2023. Le groupe scolaire Saint-Exupéry est également locataire de cette SCI. Un loyer annuel de 8.000 € hors charges lui est ainsi facturé pour louer notamment des salles de classe dans le grand bâtiment de The Land.
En août 2023, courait également une avance de 77.000 euros pour la SCI Résidence Le Connect, abritant des logements loués aux étudiants d’écoles privées supérieures. Ainsi qu’une avance de 60.000 euros pour la SCI, The Land 2, abritant quant à elle un autre bâtiment neuf avec des salles de cours. Ces deux sociétés sont co-dirigées par l’association de gestion Saint-Exupéry et par une filiale du groupe rennais Bardon, spécialisé dans la création de locaux commerciaux, industriels ou tertiaires.
Ce n’est pas tout : l’association s’est portée caution solidaire à hauteur d’un million d’euros au total pour les trois SCI précitées.
« Tous ces investissements posent question » réagit Elmina Mottin, enseignante et élue CFDT. « On est quand même une association loi 1901, donc à but non lucratif. Mais tous ces projets, comme la Résidence Le Connect, c’est pour faire de l’argent ! », dénonce-t-elle.
Certes, l’association de gestion Saint-Exupéry s’autorise, « dans le respect de l’objet principal d’enseignement et de formation », à conduire des opérations immobilières. Mais si cette mention apparaît dans les derniers statuts à jour de l’association, qui nous ont été transmis par la Préfecture, elle était pourtant absente de ses statuts en 2019, au moment où la SCI a été créée.
« Les constructions destinées à l’enseignement supérieur ont été financées sans aucune aide de l’État », assure de son côté The Land. Quant au directeur Jean-Marc Esnault, il n’a pas donné suite à notre demande d’entretien. Splann ! n’a pu obtenir de The Land que des réponses écrites partielles aux questions qui lui ont été adressées par courriel. Le ministère de l’agriculture, la DRAAF Bretagne (antenne régionale du Ministère) et le Cneap (réseau d’établissements d’enseignement agricole privé sous contrat avec l’État) ont, eux, ignoré les sollicitations de Splann !.
Pour mettre en avant The Land, de grands moyens semblent avoir été employés. Rares sont les lycées dotés d’un service communication. Lorsque c’est le cas, celui-ci est en général constitué d’un seul salarié. L’équipe de communication de The Land, quant à elle, a pu compter 4 à 5 personnes. « Du jamais vu dans un lycée », souligne Annie Chaplet, enseignante à la retraite depuis la rentrée 2025, et élue CFDT. Des dépenses de communication financées par l’association de gestion Saint-Exupéry, creusant ainsi son déficit.
En 2022-2023, une structure nommée « IPSSA » devait 193 000 euros à l’association de gestion, selon les données comptables que Splann ! a pu consulter. L’IPSSA est une structure intermédiaire via laquelle le directeur de The Land, Jean-Marc Esnault, ainsi qu’un personnel de l’administration, sont rémunérés. Leur salaire n’est par ailleurs pas connu du personnel et n’apparaît pas clairement dans les données comptables.
C’est aussi via cette structure que les frais de communication de The Land sont réglés. 625.000 euros ont été transférés en 2023-2024 de l’association Saint-Exupéry à l’IPSSA pour un vague motif d’« accompagnement ».
Interrogé sur ce service communication qui s’avère étoffé, The Land déclare que « les choix de structuration, de fonctionnement et d’orientation relèvent de la gouvernance d’une organisation privée. Nous n’avons pas vocation à justifier publiquement des décisions internes ».
Un ancien salarié d’un lycée que nous avons rencontré n’est pas de cet avis. Selon lui, « The Land a dépouillé les lycées agricoles des dotations que l’État lui a octroyé pour son fonctionnement. Cet argent a été utilisé pour d’autres postes comme la communication ou la promotion immobilière. Jamais l’État ne va donner 600.000 euros à un lycée agricole pour communiquer. »
Le personnel des lycées que nous avons rencontré déplore, depuis des années, une communication de la direction de The Land tournée vers les écoles privées hors contrat, délaissant les lycées agricoles. Leurs effectifs sont impactés : le lycée privé de Saint-Exupéry de Rennes a notamment perdu 40 élèves à la rentrée 2025, alors qu’en 2023-2024, il en comptait 410. Une baisse de 10 % importante, alors qu’en Bretagne, au contraire, les lycées privés voient leurs effectifs augmenter, doucement, depuis 2022.
De son côté, The Land affirme que « Les dotations de fonctionnement versées par l’État ont été intégralement affectées au fonctionnement des lycées. L’association a même mobilisé ses fonds propres pour compenser l’absence de subventionnement de certains groupes lorsque les effectifs étaient inférieurs aux seuils réglementaires. »
Depuis l’annonce du divorce en novembre, une nouvelle association de gestion a été créée pour les trois lycées agricoles du campus, et le « groupe scolaire Saint-Exupéry » ne gère plus que « The Land School of Management ». Pour autant, cette gestion différenciée n’est pas scellée à ce jour. Les enseignants des lycées, dans l’expectative, restent soucieux.
Comment seront épongées les dettes des établissements ? Concernant le déficit de 1,2 million d’euros, d’après The Land, « il n’y a pas de “rattrapage” à opérer : chaque structure doit simplement assurer son équilibre futur en veillant à ce que ses ressources couvrent ses charges. »
Mardi 20 janvier, l’alliance « RBA » pour Rennes, Bruxelles et Abu Dhabi a en tout cas été officialisée par Jean-Marc Esnault. Fort de cette union visant le leadership « dans la formation des entrepreneurs de demain », l’établissement proposera selon Ouest-France « un nouveau programme excellence sur des contenus de formation en sciences politiques, en droit des affaires et en gouvernance public privé ». La ruralité de The Land, si tant est qu’elle ait vraiment existé, semble s’être désormais totalement volatilisée.
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