[Info « Splann ! »] Saint-Malo, nouveau carrefour de l’extrême droite
Manon Boquen - 3 février 2026
En Bretagne, l’enseignement agricole est une affaire privée : 80 % des 15 000 élèves sont scolarisés dans des lycées catholiques ou des maisons familiales…
« Splann ! » dresse un état des lieux de l’hôpital public en Bretagne : des cartographies exclusives et un long travail d’enquête permettent d’évaluer l’étendue des…
« Splann ! » dresse un bilan inédit et détaillé de l’artificialisation des sols sur les côtes bretonnes. Notre enquête révèle comment les bétonneuses passent parfois…
« Saint-Malo ne sera pas facho. » Sous le vent de bord de mer, ce samedi 13 décembre 2025, une assemblée répète ces mots en chœur. Des citoyens, syndicalistes et des politiques font bloc devant la digue du Sillon, bordant la célèbre plage malouine, pour clamer haut et fort leur mécontentement. À quelques pas, dans le hall de l’hôtel Mercure Balmoral, le président de Reconquête ! Éric Zemmour – déjà condamné pour provocation à la haine et injure à caractère raciste – dédicace son nouveau livre.
Trois semaines plus tôt, le 23 novembre, c’était le président du Rassemblement national (RN) Jordan Bardella qui venait présenter son ouvrage. Provoquant un amoncellement de milliers de sympathisants, s’étalant sur une file de plusieurs centaines de mètres. Au grand dam de Christelle* qui manifestait contre sa venue. « Quand j’ai vu la queue qu’il y avait, j’ai eu la nausée », décrit cette partisane de gauche, également présente au rassemblement contre la venue d’Éric Zemmour.
Ces venues successives ne sont pas passées inaperçues, dans le paysage breton. Acquise à la droite depuis 1983, Saint-Malo n’est jamais tombée dans les mains de l’extrême droite. « En ce moment, on sent une conjonction de faits qui nous amène à penser que l’extrême droite a un objectif à Saint-Malo », remarque pourtant Jean Rohel, président du comité local Attac et à la tête de la coordination Le Monde d’après.
Il suffit de se pencher sur les calculs réalisés par Daniel Bouffort pour s’en convaincre. À l’échelle de la circonscription malouine, le RN multiplie ainsi son score par trois, entre les législatives de 2022 et celles de 2024, provoquées par la dissolution de l’assemblée. Voyant le parti à la flamme passer de 8.831 voix sur 105.141 inscrits à 21.184 sur 106.644 inscrits.
« Une accélération brutale », commente ce membre de la section locale du Nouveau parti anticapitaliste, qui traduit une implantation du parti dans la ville et aux alentours ces dernières années. Ce dont l’ancien responsable RN de la circonscription de Saint-Malo, Henri Huet, se réjouit : « J’ai travaillé sans relâche pendant ces treize années pour faire monter le RN dans ma région [NDLR : la 7e circonscription], ce que j’ai réussi à faire puisque j’ai trouvé 35 adhérents au début de mes fonctions en 2012 et nous sommes plus de 500 à ce jour. »
Un autre facteur éclaire cette percée électorale. Comme le choix de certaines figures les plus radicales de s’installer dans la cité corsaire. À commencer par Romain Le Goaster, ex-tête de liste RN pour les élections municipales de 2026. Celui-ci a annoncé qu’il avait renoncé à se présenter pour des raisons professionnelles, le 30 décembre 2025, quelques heures avant la publication d’une enquête de Mediapart, révélant son admiration pour Dieudonné et ses liens avec le financeur des identitaires, Jean-François Michaud.
À l’intérieur des remparts, on le connaît toutefois pour d’autres motifs. Le bar de nuit La Fabrique témoigne auprès de Splann ! de problèmes de comportement de l’ex-candidat dans son établissement dès lors « qu’il consomme trop d’alcool ».
« Il est persona non grata dans mon bar. Il a tenu des propos racistes et homophobes, je l’ai viré manu militari il y a un an », explique de son côté Christopher Pinto, le gérant du pub irlandais Le Saint-Patrick. Qui aurait surpris le candidat en train d’effectuer un salut nazi dans son établissement.
Dans le bar d’en face, on témoigne d’un comportement similaire de l’ex-candidat. « Il a traité un client d’“enculé de bougnoule” [sic]. Il s’est pris trois baffes dans la gueule et je l’ai viré. Les remarques racistes, ici, c’est niet », déclare l’homme au comptoir, qui préfère taire son nom. Christopher Pinto confirme l’anecdote, ayant assisté à la rixe qui a suivi dans les rues de la vieille ville.
Selon le personnel de l’établissement, cette scène a eu lieu en marge d’une réunion de la section locale de Chantons. Ce projet (dont les liens avec l’extrême droite ont déjà été documentés ici et là) vise à se retrouver pour entonner des airs populaires français et « ré-enchanter la France en chansons ».
Une antenne malouine est née en 2024. Sa responsable confirme que Romain Le Goaster s’est rendu à des apéros puis a disparu de la circulation. Quant aux insultes qu’il aurait proférées, elle déclare : « Je n’ai pas souvenir qu’il ait pu tenir de tels propos et ceci n’est de toute façon pas accepté lors de nos événements. »
Enfin, un bar de nuit, le Shamrock, confirme avoir banni l’ex-candidat de son enceinte : « Il est interdit de chez nous comme dans tous les bars. »
Sollicité, Romain Le Goaster n’a pas souhaité répondre à Splann !.
Si l’ancienne tête de liste RN se fait depuis plus discret, une autre figure de l’extrême droite a élu domicile à Saint-Malo : Hervé Archier, vice-président du PNB, parti d’extrême droite nationaliste breton.
Sur les réseaux sociaux, des photos et des vidéos le montrent d’ailleurs en train de défiler en tenue folklorique sur les remparts de Saint-Malo avec des membres du PNB.
Aussi connu sous le nom de Bruno Archier, ce dernier a également fait partie du groupuscule antirévolutionnaire Renouveau Français, tout en fondant l’organisation extrémiste La Garde Franque. Autre fait d’arme à son actif, Archier exerça, un temps, comme maquettiste pour l’hebdomadaire d’extrême droite et antisémite Rivarol.
L’homme a surtout défrayé la chronique en se faisant écarter, l’an dernier, de l’ensemble de danses et musiques traditionnelles bretonnes Quic-en-Groigne. Publiées en 2024 sur les réseaux du PNB, des attaques racistes à l’encontre d’un sonneur du bagad Brieg avaient refait surface en ligne, en mai 2025. Apprenant la nouvelle et la présence d’Hervé Archier en tant que sonneur dans sa formation, l’ensemble Quic-en-Groigne, le bagad Brieg et la confédération Sonerion ont condamné ses propos dans un communiqué. « Nous ne l’avons plus revu ensuite », constate Karl Blanchet, un des membres de l’ensemble Quic-en-Groigne.
Pour ce danseur, investi de longue date dans l’association, « le contexte politique fait que certains se sentent pousser des ailes et osent désormais exprimer des positionnements racistes ». Mais, il l’assure à Splann ! : « Ça ne passe pas dans le milieu culturel. »
Contacté, Hervé Archier a déclaré ne pas souhaiter répondre à nos questions.

Du milieu culturel au ring sportif, le coach de boxe Antoine Leroy a lui aussi dû intervenir. Professeur au Miniac Boxing Club, basé à quelques kilomètres de Saint-Malo, il a appris avec stupeur, l’an dernier, que deux de ses élèves avaient effectué des saluts nazis pendant une manifestation contre l’extrême droite qui se tenait en juin 2024 dans la cité corsaire.
« L’après-midi, raconte le coach, on m’a envoyé une foule de messages et de photos pour me prévenir. Le jour même, je leur ai demandé de se justifier et ils ont reconnu les faits. Je leur ai dit que je ne pouvais pas continuer avec eux. »
Encore sidéré par la gravité des faits, Antoine Leroy découvre sur Telegram que ces deux garçons de 21 ans faisaient partie de l’Activ club Saint-Malo. Un groupe de quelques (très) jeunes hommes suprémacistes s’entraînant au combat, dans l’objectif d’une « guerre raciale ». Sur les publications en question, on les voit qui posent avec leur maillot du club de boxe.
« J’ai cru comprendre que je formais des fachos à se taper, ce qui n’est pas du tout ma vocation », s’attriste celui qui voit avec dépit les idées racistes se répandre au sein de la jeune génération qu’il côtoie. L’entraîneur du club de sport s’est empressé d’exclure les deux hommes de sa formation.
Depuis cet épisode, l’Activ club Saint-Malo se fait plus discret sur les réseaux. Un autre événement a mis un frein à la communication en ligne de la section « la condamnation en mai 2024 de Noël et Lucas B., lors de l’attaque de la Serre à Saint-Brieuc », remarque un militant antifa local. Les deux frères étaient en effet entrés dans ce tiers-lieu avec une barre de fer, menaçant et agressant les bénévoles présents. Leurs liens avec l’Activ club de Saint-Malo et avec le Parti national breton avaient été mis au jour lors du procès de Saint-Brieuc.
L’organisation politique est d’ailleurs « très active dans l’affichage » à Saint-Malo, remarque Christelle, qui protestait contre la venue d’Éric Zemmour, en décembre 2025. Leurs tracts et stickers jaunes et or venant s’ajouter à ce tableau. Sans qu’ils ne perturbent la campagne des municipales pour le moment, avec cinq listes sur la ligne de départ pour briguer la mairie.
*prénom d’emprunt
Écrivez-nous à contact [@] splann.org et nous vous expliquerons comment nous transmettre des documents de façon sécurisée.