À Tréveneuc, une catastrophe naturelle met en lumière les excès d’une urbanisation à marche forcée
Jérémie Szpirglas - 4 mars 2026
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Le 21 septembre 2025, un véritable déluge s’abat sur les Côtes-d’Armor. Autour de Tréveneuc, les stations météo enregistrent presque 100 mm de précipitations sur 24 heures. Soit deux fois plus que la moyenne d’un mois de septembre entier sur le département. Parmi leurs conséquences directes, ces pluies diluviennes font déborder le ruisseau du Kerpont, qui coule le long du bourg, en direction de la mer.
Les dégâts sont spectaculaires : une voiture renversée dans la petite ravine creusée par les flots, des aménagements urbains emportés. Un peu plus bas, des maisons jouxtant la vallée du Kerpont sont totalement inondées, la rue Saint-Marc se transformant en torrent de boue.
La plage du même nom en garde les stigmates, plus d’un mètre d’épaisseur de sable est emporté. Une semaine plus tard, la commune obtient la reconnaissance de « catastrophe naturelle ».
« Ce ruisseau n’est pas fait pour avaler une telle quantité d’eau », constate Marcel Sérandour, maire (sans étiquette) de Tréveneuc, chez nos confrères de Franceinfo. « Ça déborde, ça arrive de partout et on aboutit à ce qu’on vient de voir ici. On a déjà eu ça, en 2022, reprend l’édile, mais à un degré moindre. On se disait : c’est la crue du siècle. Et non, malheureusement, quatre ans après, ça se répète. »
Alors que la commune annonce sur Facebook l’interdiction d’accès à la vallée du Kerpont, ce que le premier magistrat ne dit pas, c’est que si l’épisode pluvieux n’était pas prévisible, ses conséquences étaient envisageables. Et que les décisions urbanistiques, prises depuis vingt ans y compris sous son mandat (depuis 2014), ont peut-être ajouté au chiffrage des dégâts occasionnés par ces intempéries, aussi exceptionnelles soient-elles.
« Les eaux de ruissellement du bourg sont majoritairement évacuées vers le ruisseau du Kerpont » : c’est inscrit noir sur blanc dans les rapports d’enquête concernant le plan local d’urbanisme (PLU) de la commune. Et ce, au moins depuis 2019.
En poursuivant l’urbanisation du bourg, l’artificialisation des sols diminue d’autant la capacité d’absorption des pluies, ce qui augmente mécaniquement le volume des eaux de ruissellement. Avec, par conséquent, un risque accru de voir le ruisseau du Kerpont sortir de son lit.
Comme Splann ! le révélait dans son enquête « Littoral breton : la tentation du béton », parue en janvier 2025, la vallée du Kerpont représente une rupture d’urbanisation que les PLU successifs tentent de casser depuis 2020.
Face à l’urbanisation de cette commune de 813 habitants des Côtes-d’Armor, l’utilité environnementale de cette bande de nature ne pèse pas lourd. Elle semble même représenter un obstacle à la poursuite de l’artificialisation du secteur des Dalliots, situé au sud-est de la vallée.
Dès 2019, la direction départementale des territoires et de la mer (DDTM) et la préfecture des Côtes-d’Armor s’inquiétaient du statut de cette délimitation naturelle, dont une partie a été transformée en « zone urbaine à vocation de loisir paysager ». Dit simplement : un parc urbain, lequel, dans le dernier PLU exécutoire depuis le 15 septembre 2025 (soit une semaine avant l’épisode de pluie) fusionne de fait la vallée au bourg.
Le long de la vallée, le site de Kervalo a déjà été urbanisé, en continuité du bourg de Tréveneuc, jusqu’à atteindre la ferme du même nom.
Juste à côté de l’ancien corps de ferme de Kervalo, et en remplacement de bâtiments agricoles, la commune décide en 2021 de bâtir un « complexe multigénérationnel », pour diversifier l’offre culturelle (expos, spectacles, médiathèque, séminaires…) et aider au développement de la vie associative.
D’un coût total estimé à 1,77 million d’euros, dont 346.701 euros versés par le Département et l’État, cette nouvelle salle fait partie du « grand projet de la mandature », a confié Marcel Sérandour à nos confrères du Télégramme à l’occasion de son inauguration le 13 décembre dernier, sous le nom « L’Escale ». Et l’édile compte bien en faire un argument de campagne pour briguer un troisième mandat aux élections municipales qui auront lieu les 16 et 22 mars.
Comme en témoigne l’orientation d’aménagement et de programmation du PLU de 2020, outre la salle multigénérationnelle, ce projet d’aménagement du secteur de Kervalo comprend un premier lotissement de quatorze parcelles, au nord de la salle, dans une sorte de comblement de la friche agricole qui séparait jusque-là le corps de ferme du reste du bourg.
Une friche dont la commune a fait l’acquisition d’une partie des terrains, à des prix allant d’un euro le mètre carré (pour les parcelles agricoles non construites) à 30 euros, d’après les comptes-rendus des conseils municipaux du 15 décembre 2020 et du 28 novembre 2023.
Dans sa globalité, l’opération repose en partie sur la vente de ces lots, dans une commune qui lutte contre un manque de terrains constructibles à prix abordables.
Dans un souci légitime de s’adresser à des familles désireuses de s’installer sur la commune, la vente est réservée à des résidences principales, en privilégiant les primo-accédants. La commune met en place un système à points (5 pour les primo-accédants, 2 pour une candidature avec un membre titulaire d’une reconnaissance de handicap, 2 pour ceux qui résident déjà à Tréveneuc, etc.), afin d’attribuer à chaque dossier reçu un score de priorité.
Dans un premier temps, il est même prévu qu’un des lots accueille des logements sociaux. Las ! Le bailleur qui s’était engagé n’y a finalement pas trouvé son compte.
Habituellement, les bailleurs sociaux misent sur le volume pour réduire le coût global de leur opération : le prix de revient d’un logement social se réduit en effet de manière inversement proportionnelle au nombre de logements construits.
Dans le cas du projet du Kervalo, seulement trois logements sociaux étaient prévus, ce qui rendait les coûts à l’unité bien moins attractifs. Le bailleur s’est donc retiré et, en juin 2024, la commune change son fusil d’épaule et décide de diviser le lot prévu pour des logements sociaux en deux lots « réservés à l’accession aidée ».
Les prix sont alors fixés à 125 euros le mètre carré pour les lots réservés à l’accession aidée, et à 150 euros le mètre carré pour les autres – la différence par rapport aux prix d’achat par la commune s’explique par le fait que les lots sont à présent viabilisés, et que des parcelles constructibles sont plus chères que des parcelles non constructibles (ce qu’elles étaient dans les précédents PLU).
Aucun lot ne trouve toutefois preneur. Est-ce l’atonie du marché ? La remontée des taux d’emprunt ? Voire l’attentisme des potentiels acquéreurs ? Difficile à dire.
Sollicité sur ces enjeux à la fois d’artificialisation et d’absence d’offre, le maire n’a pas souhaité répondre à nos questions.
En novembre 2025, le conseil municipal décide néanmoins de baisser les prix à 109 euros et 134 euros. Et puisqu’il faut bien engager des fonds, notamment pour les travaux de viabilisation, la commune n’a d’autre choix que d’emprunter. Une première tranche de 464.000 euros sur 36 mois est contractée en juin 2024. Suivie, en mars 2025, d’un second emprunt, relais celui-là, d’une durée de douze mois et dont l’échéance est donc très proche.
L’histoire ne s’arrête pas là. Dans le PLUI de Saint-Brieuc Armor Agglomération, exécutoire depuis le 15 septembre 2025, un deuxième projet de lotissement apparaît dans le secteur de Kervalo, immédiatement à l’est du premier.
Lotissement qui borde exactement… la vallée du Kerpont.