À Fougères, le RN tente d’imposer sa bataille idéologique et culturelle
Maël Galisson - 11 mars 2026
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Partage de vidéos de TV Libertés et de CNews ; republications de posts de La nuit du bien commun (événement fondé par le milliardaire réactionnaire Pierre-Edouard Stérin) et du mouvement intégriste Renaissance catholique (groupe proche de la fraternité Saint-Pie X et de la Manif pour tous) ; relai de messages du Jarl (influenceur rennais d’extrême droite) et de Louis de Bourbon (prétendant légitimiste au trône de France)…
Le compte Facebook de la tête de liste du Rassemblement national (RN) à Fougères affiche la couleur et ne laisse guère de doute sur le positionnement idéologique de celle qui est également conseillère régionale.
A la veille des élections municipales, la représentante du parti d’extrême droite, déjà épinglée par Le Monde pour ses positions sur l’avortement qu’elle considère comme une « régression sociale », espère profiter du contexte particulier de ce scrutin local pour remporter la municipalité de cette ville sous-préfecture d’Ille-et-Vilaine.
Alors que le maire sortant, Louis Feuvrier (centriste), ne se représente pas, sa majorité part divisée, scindée en deux listes. L’une portée par Alice Lebret, soutenue par le député Horizons Thierry Benoit et l’autre par Christophe Hardy (divers gauche).
Deux autres listes, également classées à gauche, comptent se présenter : « Fougères en commun », emmenée par Elsa Lafaye et une liste étiquetée Lutte ouvrière, avec à sa tête Ludovic Hubert.
Voilà pour le tableau, à gauche. A droite, c’est silence radio. Pourtant arrivé deuxième, lors du scrutin de 2020, avec 18,7% des voix, le divers droite Antoine Madec a fini par jeter l’éponge. Laissant espérer Virginie d’Orsane, dont la liste avait capitalisé 10,82% des voix, lors d’un scrutin survenu au début de la pandémie de Covid-19.
Une dynamique qui s’est vérifié depuis, notamment lors des dernières échéances électorales de 2024.
A Fougères, le RN s’est ainsi placé en tête des élections européennes (24,84%), en juin 2024, et s’est hissé au second tour des législatives anticipées de juillet de la même année, obtenant 28,47% des suffrages face au candidat Horizons Thierry Benoit, largement élu avec 71,53% de voix.

Si cette dynamique suit la tendance nationale, elle s’appuie également sur les douze années que Virginie d’Orsane a passées dans l’opposition à Fougères. Deux mandats pour tenter de faire infuser les thèses bleu marine dans le débat public local.
« Dans ses interventions, Virginie d’Orsanne ne fait que reprendre les thématiques nationales du RN qu’elle décline au niveau local, bien entendu en instrumentalisant les chiffres », retrace Jean-Christian Bourcier, adjoint à la sécurité et à la tranquillité publique.
« Ses prises de paroles n’ont rien à voir avec la réalité fougeraise, complète Samuel Chevrier, membre du parti Génération·s et candidat sur la liste « Fougères en commun ». Lors des discussions récentes sur le budget, elle a par exemple axé sur le sécuritaire, sur le fait que la ville serait en danger à cause du trafic de drogue. »
Et le militant d’ajouter que « le fléau, localement, ce sont les violences intrafamiliales (VIF), mais le RN n’en parle jamais ». De son côté, Jean-Christian Bourcier rappelle que « les VIF et les violences faites aux femmes, c’est 30% de l’activité du commissariat de Fougères ».
Pourtant, lors du conseil municipal du 27 mars 2025, Virginie d’Orsanne et Marianne Looten préfèrent décrire Fougères comme « une ville largement dégradée » avec « des voitures incendiées, des cambriolages en hausse, des agressions dans les rues ».
Pour l’élue RN et sa colistière, les responsabilités sont vite trouvées et tout cela s’explique par « l’immigration [qui] change la composition démographique et entraîne la multiplication de commerces tels que les barbiers et les kebabs ».
Un lien de causalité direct mainte fois réfuté mais qui demeure pourtant central dans le discours des élus d’extrême droite, aussi bien au national qu’à l’échelon local.
Ces dernières semaines, le RN s’est ainsi saisi de l’arrivée d’exilés dans la commune pour déployer, une fois de plus, sa rhétorique anti-immigration. Le 23 octobre 2025, un campement de fortune, situé dans le parc de Maurepas à Rennes, et dans lequel survivaient plus de 250 personnes, est évacué par les autorités municipales et préfectorales.
Quinze mineurs étrangers et cinq familles sont envoyés par bus vers Fougères. « J’ai découvert ça dans la presse, raconte l’adjoint Jean-Christian Bourcier. Le maire n’avait même pas été prévenu. »
Pris en charge par l’État, les exilés sont hébergés, pendant une semaine, dans le Formule 1 de la ville. Des habitants et quelques associations s’organisent également pour faciliter leur accueil.
L’événement est une aubaine pour le parti à la flamme. Dans un communiqué rendu public le 28 octobre, Virginie d’Orsanne et Marianne Looten déclarent « s’opposer fermement à ce transfert imposé de migrants », considérant que « le chaos migratoire de Rennes n’a pas à être déplacé à Fougères ».
Au terme de la semaine de prise en charge, et face au risque de voir les exilés remis à la rue, leurs soutiens décident d’occuper pacifiquement la mairie afin d’obtenir une solution d’accueil pérenne.
Face à la mobilisation et devant l’absence de réponse de la préfecture et du Département, la mairie accepte d’assurer l’hébergement des personnes. Le RN fulmine et accuse la municipalité d’avoir « capitulé face à la violence de l’extrême gauche ».
Le collectif solidaire des exilés décide alors d’organiser un concert de soutien dans un bar associatif de Fougères, Le Coquelicot, afin de récolter des dons pour leur action. L’initiative devient une cible pour l’extrême droite.
« C’est d’abord le Parti national breton (PNB) qui a commencé à en parler, avec les termes habituels, explique Francis, membre de l’Union communiste libertaire (UCL) et partie prenante de l’organisation de l’événement. Puis Virginie d’Orsanne et Gilles Pennelle, conseiller régional et député européen RN, s’en sont saisis. »
Le militant note que les deux élus d’extrême droite n’ont pas « attaqué directement sur une ligne xénophobe. Ils s’en sont pris aux groupes programmés, notamment en raison d’une chanson critique sur la police ».
« Pourtant, glisse ironiquement Jean-Christian Bourcier, Brassens et Ferré ont fait des textes pires que celui-ci. Boris Vian est aussi une référence dans le genre. »
La polémique enfle. La section Ille-et-Vilaine du syndicat policier Alliance, proche de l’extrême droite, se fend alors d’un tweet dans lequel il annonce avoir saisi le préfet pour obtenir l’annulation du concert.
Le député RN, Matthieu Valet, ancien secrétaire national adjoint du Syndicat indépendant des commissaires de police, aujourd’hui eurodéputé RN, poste également un message sur X qu’il conclut par : « En mars, les Fougerais pourront virer ce maire qui cautionne l’anti-flic. »
Dans une lettre ouverte, Virginie d’Orsanne interpelle le maire, Louis Feuvrier, et lui demande d’interdire le concert, estimant nécessaire d’empêcher que « les deniers publics, dont bénéficie Le Coquelicot, ne servent à soutenir les dérives contraires au respect dû aux forces de l’ordre ».

« Certains musiciens ont été menacés sur les réseaux, on a craint que certaines personnes profitent de la soirée pour se montrer violentes », témoigne auprès de Splann! Benoît Piel, salarié du Coquelicot.
D’un commun accord avec les groupes, il est décidé que la chanson ciblée par l’extrême droite ne sera pas jouée lors du concert, qui sera par ailleurs exceptionnellement filmé.
« Finalement, cela eut l’effet inverse, ironise Francis. Le fait que l’extrême droite s’attaque au Coquelicot, qui est un lieu emblématique dans le coin, a mobilisé des gens. Il y avait une centaine de personnes (pour 80 places, NDLR), reprend le militant : « On a même dû refuser des gens. »
Ce n’est pas la première fois que ce lieu associatif et culturel est dans le viseur de Virginie d’Orsanne. Le 25 septembre dernier, toujours en conseil municipal, l’élue RN s’en était déjà prise au Coquelicot, alors en difficulté financière, notamment du fait d’une baisse des aides du Département, estimant qu’il y avait « un problème dans la programmation ».
Dans un communiqué, l’équipe du café-concert lui avait répondu que « l’indépendance dans la programmation garantit la diversité, l’éclectisme et l’ouverture du lieu, en évitant de se conformer à une idée unique de ce que serait “une bonne culture” ou “une bonne programmation” ».
Opposition à l’accueil des exilés ; ciblage de lieux culturels ou de certaines associations, à l’image d’Emmaüs Fougères à qui le RN reproche de trop aider les étrangers… À Fougères, le positionnement des deux élues du RN préfigure-t-il des politiques qui pourraient être menées en cas de victoire aux municipales ?
Sollicitée, Virginie d’Orsanne n’a pas donné suite à nos demandes d’entretien.
Pour Francis, « on sent que Fougères est un enjeu local pour le RN. Tout comme on sent que, localement, il y a une volonté de s’organiser et de ne pas laisser passer », conclut le militant.

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