Vidéosurveillance, police municipale… à Brest, comment François Cuillandre s’est fait tordre le bras par l’État
Romain Haillard - 17 mars 2026
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« Nous n’avons pas cédé », soutient François Cuillandre. Après avoir résisté sur la vidéosurveillance aux assauts répétés de son opposante de droite, Bernadette Malgorn, le maire de Brest n’a pas su dire « non » aux pressions de la préfecture.
La cité du Ponant était pourtant la dernière ville de France de plus de 100.000 habitants à ne pas s’être convertie à l’installation de caméras. À l’issue de son quatrième mandat, voilà François Cuillandre à la tête d’une ville dotée de quinze points de vidéosurveillance. Soit l’installation, en moins de trois ans, de quatre-vingts optiques dans l’espace public.
« Nous assumons nos choix et redisons que nos propositions ne sont pas dictées par l’État », martèle à Splann ! le candidat, arrivé deuxième au soir du premier tour avec 23,80 % des suffrages exprimés, derrière le candidat de la droite et du centre Stéphane Roudaut (30,24 %). Pourtant, ces outils n’ont jamais figuré dans ses programmes.
Cet engagement se retrouve, en revanche, inscrit dans le contrat de sécurité intégrée (CSI), signé entre la Ville et la préfecture. Contrat qui stipule, noir sur blanc, que « 15 caméras de vidéoprotection seront notamment installées, dès 2022, sur l’espace public brestois, à la demande de l’État ».
L’idée de ce document est simple : inscrire des engagements réciproques entre partenaires dans la mise en place de ce qu’on appelle un « continuum de sécurité ». Inscrit dans l’esprit de la loi sécurité globale de mai 2021, le CSI pose la sécurité comme une co-production à mener entre une multitude d’acteurs, dont l’État et les maires.
Ainsi, contre la promesse d’une dotation supplémentaire de policiers nationaux par l’Etat, les municipalités peuvent s’engager à installer des caméras de vidéosurveillance ou recruter davantage de policiers municipaux.
Yohann Nédélec, 13e nom de la liste du maire sortant, le dit d’ailleurs, sans ambages : « En cas de reconduction de notre liste, la création d’une police municipale de 50 agents sera mise sur la table. » En retour, celui qui est toujours adjoint à la tranquillité de Brest dit attendre de l’État des « objectifs chiffrés, en matière d’effectifs de police nationale ».
Si le premier contrat, toujours en cours, acte l’arrivée de nouvelles recrues (23 policiers entre le 1er juillet et le 1er septembre 2021, dont 14 créations de postes), à aucun moment, l’État ne s’était fixé d’objectifs précis, dans la durée. Alors même que, de son côté, la mairie « a joué le jeu », estime Eric Kerbrat. Remplacements de nombreux départs en retraite, départs volontaires non anticipés… « Tous les commissariats de France sont déficitaires », s’alarme le représentant départemental du syndicat Un1té (ex-Unité SGP Police), qui estime, a minima, à une vingtaine, la création de postes nécessaires à Brest.
« L’État est chez lui partout », aime répéter le maire actuel de Brest pour justifier la signature du CSI en 2021 et l’installation de nouvelles caméras, réclamées par la préfecture. Pourtant, les détracteurs de cette méthode, comme Glen Dissaux, chef de file des écologistes brestois, constatent au contraire « un affaissement » de l’État sur la thématique de sécurité. « Si l’État endossait son rôle, les maires n’auraient pas à se positionner sur ces sujets », pointe-t-il.
À propos de l’installation d’une police municipale à Brest ou des caméras, Glen Dissaux l’analyse comme « un choix pragmatique, plus qu’idéologique ». Un choix également validé par d’autres maires socialistes et écologistes de grandes métropoles, comme Pierre Hurmic à Bordeaux, Grégory Doucet à Lyon ou encore Benoît Payan à Marseille.
Un choix, à Brest comme ailleurs, qui pose la « question du respect du cadre démocratique ». François Cuillandre a toujours remis en doute l’utilité de la vidéosurveillance en matière de prévention, domaine réservé du maire, mais admet qu’elle pourrait être utile en matière d’élucidation.
Une utilité, pas pleinement prouvée, à en croire cette étude de Guillaume Gormand, dans laquelle le chercheur a établi que sur 1.939 cas étudiés, seuls 22 ont bénéficié d’une preuve obtenue par la vidéo.
Dans le cas de la signature du premier CSI, le marché entre partenaires semblait pourtant clair : en contrepartie de l’installation et de la gestion de ces dispositifs de vidéosurveillance, au bénéfice de l’État, « la municipalité ne débourserait pas un seul centime en entretien », résume Yohann Nédélec. Un vœu pieux, au regard du peinturlurage à deux reprises d’une des caméras installées, en mars 2024, en haut d’un mât de la place Guérin.
Sans intervention immédiate des agents de l’État, cette dernière est restée inopérante, pendant plusieurs jours. Sûre de son bon droit, la mairie refuse donc de payer les frais de nettoyage, relève Le Télégramme. Elle perdra pourtant son bras de fer face à la sous- préfecture. « Oui, ça a coûté à la collectivité et oui, la mairie entretient les caméras », concède l’adjoint.
Interrogé sur ce point, François Cuillandre refuse de parler de « conflit ». La préfecture, elle, n’a pas souhaité répondre à Splann !.
Toujours est-il qu’en cas de reconduction de la majorité actuelle, le dimanche 22 mars au soir, « deux autres zones vont être investies par les caméras : Kerangoff et le port de commerce », annonce Yohanne Nédélec. Coût de l’opération : 275.729 euros, dont la moitié par l’État, via le fonds interministériel de prévention de la délinquance (FIPD) et 50.000 euros par le Département. À charge pour la mairie de débourser les 85.000 euros restants.
Également interrogé sur son positionnement en cas de victoire, l’encore adjoint à la tranquillité dit que si la majorité est réélue, elle « ne défendra pas leur multiplication mais continuera de discuter avec la sous-préfecture ».
« Les caméras ne servent à rien, mais avec ces aides, elles ne coûtent rien non plus », se désole de son côté Pierre Bodénez. Le président de la section brestoise de la Ligue des droits de l’homme (LDH) qui pense que si François Cuillandre s’est fait « tordre le bras, ce n’est toujours pas un pro-caméra. Il a toujours essayé de la jouer fine en ne prenant pas la totalité du dispositif », décrypte le militant associatif.
Ainsi, si c’est effectivement au maire de valider l’achat des caméras, lors d’une mise au vote en conseil municipal, le CSI prévoit ensuite une gestion directe du système par la police nationale, et donc l’État. Un fonctionnement retoqué par la Cnil.
Les agents de l’autorité de protection des données, passés vérifier la conformité du dispositif en juillet 2024, n’ont rien trouvé à redire sur l’utilisation du logiciel Briefcam (outil de relecture rapide d’images dopé à l’intelligence artificielle). Mais un an plus tard, Mediapart révèle que cette même commission considère comme « irrégulier » le système mis en place et donne un mois au ministère de l’<intérieur pour soit régulariser, soit tout débrancher.
« À la suite de la disqualification de cette méthode de fonctionnement par la Cnil, nous aurions dû tous mettre la machine en pause et attendre le débat des municipales », regrette aujourd’hui Pierre Bodénez.
Un débat, à en croire le militant de la LDH qui n’en serait plus vraiment un. « Même la liste de la France insoumise, je ne suis pas sûr qu’elle soutiendrait un retour en arrière. Les caméras font désormais partie du paysage brestois, il faut l’admettre. » Arrivée en troisième position, avec 15,39 % des suffrages, la liste portée par Cécile Baudouin ouvre son programme avec « le droit à la sûreté pour toutes et tous » mais propose un moratoire sur l’installation de nouvelles caméras.
Pour Glen Dissaux, chef de file des écologistes brestois, « cette bataille culturelle, nous l’avons perdue. La nouvelle manière de se mobiliser sur la surveillance, maintenant, c’est de réclamer de la transparence ».
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