Derrière les chiffres de Maël de Calan, des allocataires finistériens du RSA racontent un coaching contre-productif et décourageant
Chloé Richard et Kristen Falc'hon - 26 mars 2026
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C’est une bataille du narratif qui va passer des médias aux prétoires. Lancé en 2022 pour « rapprocher les allocataires du revenu de solidarité active qui veulent travailler et les employeurs qui veulent embaucher », le plan RSA initié par Maël de Calan a surtout fait passer le nombre d’allocataires finistériens de 18.000 en 2021 à 13.500 fin 2025.
Une « lutte contre la fraude et le défaut de mobilisation », que le Département dit avoir compensé par un accompagnement à la recherche d’emploi, avec notamment le recrutement de 37 coachs.
« Je n’étais pas contre l’idée d’avoir de l’aide, notamment pour monter ma boîte, raconte celle que nous appellerons Magali. Mais, là, il n’y a eu aucune aide, les rendez-vous étaient lunaires et on a simplement voulu me pousser à faire autre chose pour vite sortir du RSA. »
Dès le 25 octobre 2025, Splann ! constatait l’ampleur de cette politique de contrôle, notamment vis-à-vis de paysans précaires.
Dans ce contexte, le 3 mars dernier, la CGT et six allocataires constitués partie civile ont fait citer à comparaître le président du Département et son directeur de l’économie, de l’insertion et du logement Romain Chantelot. Révélée par Libération, la tenue de cette première audience aura lieu ce lundi 30 mars au tribunal correctionnel de Brest.
Préparant sa défense, Maël de Calan déclarait ainsi, le 6 mars, sur RMC : « Le contrôle et la lutte contre la fraude forment l’un des piliers de ce plan, mais il y en a d’autres, qui n’intéressent pas la CGT, évidemment, et qui se sont traduits par le retour à l’emploi de milliers d’allocataires. »
Évasif sur les chiffres, le leader de la droite finistérienne préfère mettre en avant l’accompagnement des privés d’emploi. Il s’illustrerait par « une facilitation de la mobilité des allocataires (transports en navette, location de véhicules, accompagnement au permis…), l’organisation d’ateliers sur le développement personnel et les techniques de recherches d’emploi, l’envoi hebdomadaire d’offres d’emploi ou encore le suivi de candidatures et du coaching individuel tous les 15 jours », selon des documents obtenus de haute lutte auprès de la collectivité.
À rebours de ces éléments de langage, une dizaine de témoignages recueillis par Splann ! montrent que cet accompagnement n’est pas toujours bien vécu. Quand il ne va pas carrément à l’encontre de certains projets professionnels engagés par les bénéficiaires.
« Les coachs qui me suivent sont incapables de m’aider, raconte Julia*, qui a lancé son activité d’artisane il y a 18 mois. Les aides, je les ai trouvées seule et les coachs ont simplement pris des notes pour conseiller les suivants », juge sévèrement cette mère célibataire qui parle d’un coaching « inutile » et le compare à un « flicage ».
Poussée à bout et déstabilisée pendant son accompagnement par le Département, Magali a, elle, fini par renoncer à son RSA avant d’en faire à nouveau la demande quelques mois plus tard. Une personne seule touche 646,52 euros par mois.
« Lors de ce rendez-vous, la coach m’a dit qu’elle ne pouvait rien faire pour moi, et sa responsable a été catégorique et assassine en affirmant qu’il fallait me sortir du dispositif », raconte la jeune femme, qui s’est sentie « piétinée et humiliée » par cette séance.
Des attitudes bien loin des exigences affichées par la collectivité à l’encontre de ses prestataires. Au premier rang desquels figure BimBamJob. Retenue en 2022 dans le cadre d’un marché public, cette start-up s’est vu allouer 1,4 million d’euros sur quatre ans pour accompagner les allocataires du RSA vers l’emploi.
Dans le cahier des charges établi par le Département pour l’entreprise, il est stipulé que ses méthodes de coaching doivent « favoriser la reprise de confiance en soi des participants ».
« Je pensais qu’ils allaient me laisser tranquille quand j’allais montrer à quel point j’étais engagé dans des démarches d’installation en agriculture, témoigne Antoine*, en création d’entreprise agricole et allocataire du RSA. Mais quand j’ai vu à qui j’avais affaire, j’ai vite compris que si, après trois mois d’accompagnement, mon entreprise n’était pas viable, elle ne le serait jamais selon le Département, et que je devrais alors me réorienter pour cesser de percevoir mon RSA. »
Signe d’un accompagnement très politique, la collectivité n’a pas hésité à recruter une responsable de la « cellule coaching » en 2023, confiant cette mission à une ancienne élue du Département, proche de Maël de Calan.
Pendant leur coaching, les allocataires signent un contrat d’engagement, permis par la loi dite de plein emploi, dans lequel des objectifs sont fixés pour viser un retour vers l’emploi. « Ce contrat peut durer entre trois et six mois, par exemple, avec des possibilités de renouvellement. Mais j’ai vu très peu de contrats être renouvelés », raconte Camille*, qui a travaillé à BimBamJob pour le compte du Département.
Cette source ajoute : « Une pression s’exerce de la part du Département pour que les personnes sortent du dispositif le plus rapidement possible, sans se soucier de la qualité de l’emploi. » La collectivité préfère parler de « sorties positives », sans précision sur la durée et le type de contrat de travail trouvé par les allocataires.
Interrogé sur cette pression constatée par plusieurs allocataires et sur ce que signifiait précisément ce terme de « sortie positive », le conseil départemental n’a pas souhaité répondre, renvoyant aux éléments communiqués lors de sa dernière conférence de presse. BimBamJob a décliné notre demande d’interview en raison « d’une clause de confidentialité » avec le Département et a invité Splann ! à se tourner vers ce dernier.
Avant BimBamJob, c’est l’association Actife qui accompagnait les allocataires du RSA pour un retour vers l’emploi. Mais, la collectivité a jugé que l’association n’était pas assez efficace : elle suivait trop peu d’allocataires sur des périodes jugées trop longues. La subvention départementale d’Actife a alors été coupée, entraînant la fermeture de l’organisme.
Avec ce changement de prestataire, la durée d’accompagnement a diminué, passant de 19 à 4,1 mois. Sur un total de 436 allocataires, suivis en 2024, BimBamJob aurait permis 100 « sorties » avec des contrats de plus de trois mois, et 52 pour des CDD de moins de trois mois.
« Donner trois-quatre mois à des gens pour que leur entreprise commence à être rentable, ce n’est pas possible », tacle Muriel Pucci Porte, chercheuse spécialiste des questions de pauvreté et de redistribution et présidente du Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale (CNLE).
« Avec ce type de politique publique, on va avoir des gens qui font des aller-retours. Grâce au RSA, des gens peuvent prendre des risques pour lancer une activité. » Elle ajoute : « Donner 18 à 24 mois d’accompagnement pour des gens éloignés de l’emploi peut se montrer utile. »
Actife, le prédécesseur de BimBamJob, détaillait davantage la qualité des sorties, avec par exemple 98 sorties durables, dont 35 CDI et 62 CDD de plus de six mois, dans son rapport d’activité de 2020.
Le Département évoque 20.000 emplois dans des métiers en tension à pourvoir en Finistère. Malgré 37 coachs embauchés directement au conseil départemental et une quantité importante de documents demandés aux services du Département et consultés par Splann !, aucun chiffre précis n’a été communiqué sur le type d’emplois trouvés par les allocataires ni sur leur durée.
D’autres associations du secteur montent au créneau. C’est le cas du collectif Alerte, qui rassemble 37 fédérations et associations du monde de l’insertion.
L’un de ses représentants en Bretagne, Jean Castel, rappelle la nécessité « de mettre de la complexité dans les discours » vis-à-vis des emplois proposés aux allocataires. « Les emplois en tension le sont car ils sont souvent à temps partiel, mal rémunérés, avec des horaires compliqués. » Il perçoit dans ce discours « une logique de gestion des stocks, qui est en fait une réponse à un certain type de patronat ».
Une logique qui va à l’encontre d’un accompagnement adapté au projet de chacun. « Empêcher des gens de monter leur projet pour leur faire exercer un travail qu’ils ne veulent pas, c’est le genre de violence que l’on se permet avec les précaires. Le message, c’est un peu “quand on est pauvre, on ne peut pas se permettre d’avoir des rêves” », analyse de son côté Sophie Rigard, chargée de projet au Secours catholique.
Une vision « comptable » qui peut accentuer la fragilité de ce public. Une récente étude menée en Ille-et-Vilaine montre que près de la moitié des 468 allocataires du RSA interrogés sur ce département présentaient des symptômes anxio-dépressifs ou de burn-out.
Une donnée qui ne semble pas émouvoir les dirigeants finistériens. En réponse à l’assignation à comparaître de six allocataires et de la CGT, Maël de Calan a évoqué la possibilité de rendre publiques « les fraudes identifiées » à travers « une grande opération de publicité ».
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