[Info « Splann ! »] À Rennes, des chanteurs en plein conflit de valeurs en marge du spectacle Luminiscence
Pierre-Yves Bulteau - 28 mars 2026
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La décision a été prise dans l’après-midi du 12 janvier dernier. Alors que la start-up Lotchi cherche huit choristes pour la tournée de son « expérience immersive » dans la basilique Saint-Aubin de Rennes, une notification tombe sur la boucle WhatsApp du groupe d’artistes : « Le spectacle aurait été financé par Pierre-Edouard Stérin. »
Très vite, une question fuse parmi la vingtaine de membres de ce collectif informel (sur la soixantaine de chanteurs lyriques professionnels vivant dans le bassin rennais) : « Faut-il y aller ou pas ? »
Une décision lourde de sens, au regard de la précarité de ce milieu, documentée par le dernier baromètre du spectacle vivant en Bretagne. Daté de juin 2024, ce dernier décrit un « secteur fragilisé très fortement par les crises successives ». Et note, plus précisément, « une baisse réelle et continue du nombre de représentations, de l’ordre de 2,8 % » chaque année.
Côté spectateurs, en revanche, la question ne se pose pas. Depuis son lancement, en 2023, Luminiscence fait le plein, partout en France. Aussi simple qu’efficace, le concept donne à entendre une voix off, incarnant à la première personne du singulier l’histoire plurielle des églises de France. Une immersion en 3D, soutenue par un chœur.
De Lyon à Paris, en passant par Perpignan ou La Rochelle… Répondre à l’appel de Lotchi, c’est la garantie pour de nombreux artistes de se voir engagés pour une soixantaine de représentations.
Alors, quand souffle, aux oreilles du collectif rennais, la nouvelle d’un lien potentiel avec le milliardaire ultraconservateur, l’opportunité devient rapidement conflit de valeurs. « Très vite, tranche Thibault Givaja, nous avons décidé de refuser de chanter pour ce projet. »
Pour comprendre cette fronde inédite dans le milieu feutré de la musique classique, il faut revenir en 2023. Année de création de Lotchi par Romain Sarfati, dont Rue89 Strasbourg a révélé les liens de sa start-up avec Pierre-Edouard Stérin. La participation du mécène représente alors plus de 18 % du capital social de l’entreprise.
L’année suivante, c’est le Fonds du bien commun (émanation culturelle de Périclès, projet visant à « l’enracinement de l’identité chrétienne dans la société française ») qui affiche fièrement son soutien sur les réseaux à Luminiscence.
« Comme pour une centaine d’entreprises, cet investissement minoritaire d’Otium Impact [fonds d’investissements privé créé en 2009 par Pierre-Edouard Stérin, NDLR] s’inscrivait dans un cadre strictement entrepreneurial et n’a jamais impliqué de relation personnelle ni d’influence idéologique dans la conception de nos spectacles », plaide Romain Sarfati.
Et le codirecteur de Lotchi de préciser que « l’intégralité des parts détenues par ce fonds a été rachetée par Banijay Live [géant de la production audiovisuelle qui compte la famille Arnault, Vivendi et Cyril Hanouna comme principaux actionnaires, NDLR] en janvier 2025 ».

C’est pourtant bien ce lien, aujourd’hui rompu, qui interpelle au-delà du cercle des choristes rennais.
« J’ai découvert Luminiscence, lors d’une commission événementielle, fin 2025 », rembobine Benoît Careil. Alors adjoint à la culture de Nathalie Appéré (2014-2020 ; 2020-2026), l’ancien élu écologiste assure que « la liberté de création est totale à Rennes ». Puis ajoute : « Tout de suite, ça m’a interrogé. Il y avait comme une résonance avec ces stratégies conservatrices et culturelles, notamment incarnées par le Puy du Fou. »
Une « histoire spectacle » que William Blanc connaît mieux que quiconque. Auteur de l’ouvrage Les historiens de garde (Inculte Éditions, 2013), le médiéviste s’est prêté pour Splann ! au jeu du décryptage du récit concernant la basilique Saint-Aubin.
« À première vue, je ne vois rien de scandaleux, débite l’universitaire d’une voix énergique. Après, on voit bien ce qui transpire de ce spectacle. L’idée que l’église veillerait sur la cité. Or, reprend l’historien, il ne faut jamais oublier que cette idée est avant tout un projet politique. Aujourd’hui, encore, ce genre de spectacle sert d’instrument de pouvoir à une frange de l’Église. »
« Lors de nos échanges, complète Benoît Careil, il y avait bien cette volonté de l’évêque de ramener du public dans les églises et de sensibiliser les plus jeunes aux valeurs portées par la doctrine catholique. »
Interrogé, le diocèse de Rennes précise qu’il « n’est pas partenaire de cet événement » mais « qu’il a bien eu un droit de regard sur le texte ».
Au même titre « que d’autres responsables d’édifices, d’historiens ou de services des directions régionales des affaires culturelles », d’après les éléments communiqués par Romain Sarfati à Splann !. « Cette base de travail est ensuite développée sous la forme d’une narration accessible au grand public, mêlant récit historique, musique et création visuelle. »
« Avec ce spectacle, on est davantage dans la célébration que dans la réflexion », pointe William Blanc. Une « écriture neutre » qui n’avait pas choqué outre mesure Mathilde Pianfetti et ses collègues, lors de la tournée Luminiscence Lyon, donnée au printemps 2025.
« Il y avait bien un court passage sur la Révolution française qui nous a fait grincer des dents. Pour le reste, retrace la chanteuse, on se disait qu’il s’agissait surtout d’une boîte privée qui profitait de cet engouement autour des spectacles immersifs pour se faire de l’argent. »
Selon que l’on choisisse l’option « musique digitale » ou « chœur live », le billet oscille entre 19 et 39 euros. Plus la place est chère, meilleure est l’appréciation des jeux de lumières, faisant corps avec les voûtes de la basilique. Mais plus le spectateur est éloigné du chœur.
Une « logique inverse au concept-même de spectacle vivant », tacle Thibault Givaja qui prend pour exemple l’opéra de Rennes où, « pour ce prix-là, vous êtes au plus proche du plateau et des artistes ».
Ce qui ne dépend pas du placement, en revanche, c’est la résonance parfaite d’un récit délivré en 41 minutes chrono. Volontairement serré, ce timing permet l’enchaînement de deux représentations, chaque vendredi et samedi soirs. Et ce, jusqu’au 30 mai, d’après la feuille de route que nous avons pu consulter.
Si le show se glisse sous l’habituelle barre des 45 minutes, annoncée comme telle sur les programmes, c’est aussi pour une question de rémunération des choristes.
« D’ordinaire, explique celle que nous appellerons Ludivine, une représentation doit donner lieu à un cachet. Mais, poursuit l’artiste, si cette dernière dure moins de 45 minutes, la réglementation permet de n’en payer qu’un seul pour deux représentations. »
Une pratique tout à fait légale, encadrée par l’article 2.5 de l’annexe 1 de la convention collective nationale des entreprises du secteur privé du spectacle vivant, et qui serait « même monnaie courante dans le milieu de l’événementiel », relève Benoît Careil. « Ce qui est nouveau, reprend l’ancien élu, c’est de voir ce genre de modèle se répandre à la musique classique. »
D’après les personnes interrogées, c’est aussi le choix d’un « contrat cadre de mise à disposition des chœurs avec une structure de production liée au chœur » proposé aux chanteurs par Lotchi qui a suscité cette levée de bouclier des choristes rennais.
En clair, cette prestation de service permettrait à la start-up de déléguer le recrutement des artistes ainsi que les négociations salariales à une structure ou une personne tierce.
« L’assurance pour Lotchi de se dégager d’éventuels risques employeur et de se prémunir de toute responsabilité, notamment en cas d’annulation », précise Mathilde Pianfetti. Ainsi, « sur les 59 dates prévues à Lyon, recompte pour Splann ! la chanteuse, douze ont été annulées sans motif précis. Mais plusieurs semaines en avance, voire le mois précédent ».
Un désengagement, aux conséquences financières lourdes pour les artistes, mais encore une fois parfaitement légal au regard des « clauses d’annulation » du contrat cadre que nous avons pu lire.
Interrogé sur le choix de ce type de contrat, le cofondateur de Lotchi répond que « cette pratique est courante » et qu’elle « garantit le respect des obligations sociales et contractuelles ». Quant aux « clauses d’annulation », c’est l’argument de la fréquentation des spectacles qui est brandi. « C’est ce qui s’est produit à Lyon, où le niveau d’affluence ne permettait plus de maintenir l’ensemble des représentations initialement prévues. »
Alertée à ce sujet, « la CGT spectacle nous a fortement déconseillé d’en appeler au boycott de Luminiscence, au motif qu’il n’y avait rien d’illégal dans ces pratiques », précise Thibault Givaja qui dit par ailleurs avoir conscience de « la puissance de cette start-up, depuis son rachat par Banijay ».
« Au-delà de ces conditions que nous jugeons peu satisfaisantes, nous aurions de toute façon refusé de participer à un projet qui a eu un lien, même bref, avec Stérin », assure Ludivine.
« Un conflit de valeurs » que dit comprendre Romain Sarfati, reconnaissant « qu’il existe un décalage clair entre les positions politiques de Pierre-Edouard Stérin et les valeurs portées par nos équipes et par les artistes avec lesquels nous travaillons ».
Arbitre des élégances, Benoît Careil trouve « finalement assez rassurant que des chanteurs aient renoncé à des cachets, au nom de leurs valeurs. Dans le contexte actuel, il faut pouvoir l’assumer ».
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