À Vitré, des syndicalistes du centre d’appel Concentrix, poussés à bout
Catherine Prigent - 30 août 2025
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« Bonjour à vous toutes et tous. À l’instant où je vous parle, je cherche des mots, des solutions mais je ne les trouve pas. Je prends donc l’ultime décision de passer de l’autre côté de la berge. Merci Marc […] Je suis à bout de force. Aidez-moi. »
Nous sommes le 2 février 2024, il est 15 h 32, lorsque Patrice* poste ce message sur le fil WhatsApp du syndicat SUD Solidaires de Concentrix, à Etrelles près de Vitré, où il est téléconseiller. Il vient d’avaler des médicaments pour mettre fin à ses jours, sur le parking, près de l’entreprise.
Patrice est délégué syndical SUD dans ce centre d’appel. Marc, c’est Marc Le Coënt, directeur du site vitréen de 500 salariés, filiale d’une multinationale cotée au Nasdaq, affichant au deuxième trimestre 2025 un chiffre d’affaires de 2,42 milliards d’euros.
Ici, tout le monde se tutoie et s’appelle par son prénom. Mais, derrière cette familiarité, se cachent des relations sociales qualifiées de « mauvaises » par l’inspection du travail qui parle de « situation de blocage » dans l’entreprise, dans un courrier adressé au directeur du site en avril 2025 et que Splann ! s’est procuré.
Pourtant, des indicateurs concrets de la souffrance au travail, qu’elle soit psychique ou physique, existent : le turnover et le taux d’absentéisme. Sur le site de Concentrix Vitré, le taux d’absentéisme s’élève à 19 %, avec 38 salariés sur 494 en arrêt maladie depuis plus d’un mois. A titre de comparaison, hors période Covid, en 2019, le taux d’absentéisme dans les entreprises françaises atteignait 4,78 %, selon une étude de l’IFOP pour le groupe d’assurances DiotSiaci.
Quant au turnover, c’est-à-dire la proportion de personnes à quitter l’entreprise, il a atteint 20 % au sein de la succursale bretonne sur les trois premiers mois de l’année 2025, d’après les chiffres de la direction présentés en comité social et économique (CSE).
Dans son courrier du 4 avril 2025, l’inspecteur du travail rappelle également à Marc Le Coënt qu’« il est nécessaire d’entretenir au quotidien des bonnes relations avec les représentants du personnel », et que si des conflits surviennent « il faut apprendre à les gérer ».
Interrogée par Splann !, la CFDT confirme un climat de défiance envers les syndicats : « Le directeur ne parle pas aux salariés, donc c’est vraiment avec les instances que ça se cristallise. »
Pourtant, en 2011, lorsque Patrice intègre cette entreprise qui traite les appels téléphoniques d’Enedis, la Maaf, Fortuneo, Stellantis ou Doctolib, il s’y sent « épanoui ».
Il a, alors, presque 50 ans. « Il y avait une super ambiance », se remémore-t-il. Et puis, sa voix se fait plus grave, plus triste : « Les choses se sont bien passées pour moi jusqu’à ce que je devienne élu du personnel. C’est mon rôle d’élu qui a fait que les conditions se sont détériorées. »
Deux collègues, Agnès* et Arthur*, l’accompagnent lors du rendez-vous avec Splann ! pour le soutenir, mais aussi pour témoigner de leur vécu au sein de Webhelp, devenu Concentrix en 2024. Eux aussi ont aimé être téléconseillers dans cette entreprise, jusqu’au moment où ils se sont présentés aux élections professionnelles pour SUD. Dès lors, eux aussi auraient subi des pressions et tiennent grâce aux antidépresseurs.
Dans un flot de paroles qui trahit son stress, Agnès témoigne d’humiliations, de pressions, d’enquêtes pour harcèlement, de refus de sa hiérarchie qu’elle se rende aux toilettes…
Quelques mois après s’être présentée aux élections professionnelles, Agnès est licenciée pour faute grave, en juillet 2024. Licenciement qu’elle conteste en justice. Arthur, lui, est en arrêt maladie.
« Il y a une répression syndicale qui peut être très forte, analyse le sociologue Rémy Ponge, auteur de Se tenir debout, un siècle de luttes contre les souffrances au travail (La Dispute, 2025). Il y a des employeurs qui refusent de remplir leurs obligations […] C’est plutôt de l’entrave et après il y a de la répression quotidienne que je qualifierais d’à bas bruit, qui n’est pas très visible : on va intimider les élus, leur mettre la pression. »
Comme Agnès, Patrice a saisi la justice. Pour lui, les relations avec la direction s’enveniment en avril 2022, à l’occasion des négociations annuelles obligatoires (NAO). Un rendez-vous important, entre syndicats et direction, pour discuter de la vie de l’entreprise : des rémunérations mais aussi des sujets épineux. Et, cette année-là, le sujet qui fâche, c’est le restaurant interentreprise (RIE).
L’employeur ne souhaite plus adhérer au restaurant de la zone d’activités, considérant qu’avec l’augmentation du télétravail, les salariés l’utilisent moins. Neuf réunions ont déjà eu lieu et aucun accord n’a été trouvé. « La veille de la signature, le directeur national des ressources humaines m’appelle, le soir après le travail, et me dit « Qu’est-ce que je peux vous proposer pour que vous acceptiez de signer ? », explique Patrice, la gorge nouée. Il me propose alors une prime de partage des valeurs (NDLR : PPV, dite prime Macron) pour l’ensemble des salariés. » Patrice refuse.
Alors, le lendemain, le directeur du site breton, Marc Le Coënt, convoque les organisations syndicales une à une, évitant ainsi une réunion face à l’ensemble des représentants du personnel. Si cette pratique n’est pas interdite, elle est totalement inhabituelle dans l’entreprise et n’avait été utilisée que pendant la pandémie de Covid.
La CFE-CGC, syndicat de cadres, et la CFTC ouvrent le ban et signent. Mais, c’est insuffisant pour valider le texte. Si SUD signe, la direction emporte la mise sans avoir à consulter le syndicat majoritaire de l’entreprise, la CFDT.
Patrice, délégué SUD, résiste. « Marc Le Coënt s’est alors levé, a tapé du poing sur la table en me disant « C’est toi le chef, c’est toi qui décides », se souvient le délégué syndical, encore affecté. J’ai signé sous la pression. Je m’en suis voulu, je m’en veux encore. » Et sa collègue Agnès d’ajouter : « Au point même d’en pleurer. »
Sollicitée à plusieurs reprises, la direction de Concentrix n’a donné suite ni aux courriels, ni aux appels téléphoniques de Splann !.
Deux mois plus tard, le même scénario se reproduit mais, cette fois, Patrice tient tête. « À partir de ce moment-là, tout ce que je disais en réunion était sujet à interprétation, était sujet à ce que je me fasse reprendre », rapporte-t-il. Il évoque des moqueries à son égard.
Le 2 février 2024, le syndicaliste sent qu’il va basculer : « Je n’étais pas bien. Je voulais en parler avec Cynthia, la responsable des ressources humaines, avant d’en arriver là. Ça faisait un moment que ça me trottait dans la tête. Je lui ai dit » Je ne vais pas bien ». » Mais aucune entrevue n’a eu lieu.
Patrice arrêté, Arthur prend les commandes de la section SUD. Lui aussi décrit des pressions, des humiliations qui le conduiront à une première tentative de suicide en avril 2024, deux mois après celle de Patrice.
La CFDT alerte alors la direction nationale sur les risques psychosociaux au sein de la succursale de Vitré et en particulier sur le cas d’Arthur. Ce à quoi le mandataire social lui répond par mail que la gestion du quotidien relève de « M. Le Coënt qui a toute [s]a confiance pour gérer ces aspects avec compétence et diligence ».
Arthur égrène les obstacles, sortant méthodiquement de ses gros dossiers, une à une, les preuves accumulées : difficultés à lancer l’enquête obligatoire suite à la tentative de suicide de Patrice, congés imposés en octobre, interdictions de prendre des pauses entre collègues, créant un sentiment d’isolement des équipiers…
Maëlizig Bigi, sociologue au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam), a étudié les centres d’appel : « Les pauses doivent être gérées […] C’est quand même assez rare des emplois où on ne peut pas aller librement aux toilettes. C’est particulier comme mode d’emprise sur les personnes et sur les corps, souligne-t-elle. Il y a des conditions de travail assez spécifiques, qui créent un environnement propice à la souffrance et pourquoi pas au harcèlement parce que c’est par définition un environnement de travail extrêmement contraint. »
La direction accuse Agnès et Arthur de harcèlement envers des encadrants. L’enquête dure quatre mois et rejette les accusations portées sur le délégué syndical, qui se souvient : « Pendant les NAO, j’avais une épée de Damoclès au-dessus de la tête. J’avais une enquête pour harcèlement et une procédure de licenciement en cours. On était trois élus de SUD à avoir été convoqués pour entretien préalable à licenciement. »
Une convocation qu’Arthur a reçue chez lui, par courrier recommandé : « Depuis cette histoire, chaque fois que le facteur passe, j’ai peur du recommandé. »
Arthur brandit aussi des captures d’écran montrant des émojis « éclat de rire » postés sur Facebook par deux encadrantes, en réponse à un article de la presse locale rapportant la tentative de suicide de Patrice (ces émojis ont été supprimés depuis).
« J’aurais su, je n’aurais jamais accepté de mandat syndical, regrette Arthur. Tout allait bien jusque-là et depuis tout va mal. »
Suivront deux épisodes de tension extrême sur le lieu de travail nécessitant son évacuation en ambulance vers l’hôpital. A ce jour, Arthur est psychologiquement incapable de reprendre le travail.
Comme pour Patrice, les médecins déclarent un accident du travail que l’entreprise ne remplit pas complètement et qu’elle conteste. Après enquête de la Sécurité sociale, les accidents du travail d’Arthur ont été validés.
La sociologue Maëlizig Bigi, qui a suivi les procès France Telecom suite à la vague de suicides dans l’entreprise, à la fin des années 2000, n’est pas étonnée de la réaction de l’entreprise : « C’est plus facile de mettre les choses sous le tapis que de faire face. L’enjeu est important, c’est de savoir s’il y a un lien avec le travail. C’est pour ça que c’est aussi caricatural et systématique. Et ça marche, souvent. »
La réponse de Marc Le Coënt, le 21 mars 2025, à notre confrère du Journal de Vitré au sujet des tentatives de suicide sur le site qu’il dirige en est une illustration. « À ce jour, rien ne permet d’établir un lien direct entre ces événements et l’activité professionnelle », rétorque-t-il.
Alertée par les salariés, la députée Renaissance de la circonscription, Christine Le Nabour, a contacté la sous-préfecture, en mars 2025. Quelques jours plus tard, elle poste une photo d’elle, en visite à Concentrix, sur les réseaux sociaux.
Elle y pose souriante, en compagnie de Teddy Régnier, président Horizons de Vitré Communauté ; Marc Le Coënt, responsable du site de Concentrix Vitré ; Romain Plé Nemo, directeur France de Concentrix, et Cynthia Bijot, responsable des ressources humaines du site de Vitré.
Aucun d’entre eux n’a donné suite à nos demandes d’interviews (Christine Le Nabour, Teddy Régnier, la direction de Concentrix et la sous-préfecture ont été sollicités).
Dans le même temps, des salariés étaient convoqués par les renseignements territoriaux (ex-RG). Le but de cette convocation reste flou, mais l’un des participants suggère à Splann ! : « Ce qui intéresse l’agent des renseignements, c’est de savoir si cette politique antisociale rapporte de l’argent à l’État ou pas, puisque les arrêts maladie et le chômage ont un coût. Si ça rapporte de l’argent à l’État, il fait l’autruche et, a contrario, il tapera du poing sur la table. »
Dernier épisode en date : pour répondre à la polémique, déclenchée par la photo de leur visite à Concentrix, Christine le Nabour et Teddy Régnier ont rencontré les élus du personnel, en juin 2025.
Dans une interview, donnée à cette occasion au Journal de Vitré, Teddy Régnier expose son analyse de la situation : « Certains ne sont pas à l’aise avec l’entreprise, avec le management, mais ça existe dans plein d’entreprises. »
Le coup de poing sur la table n’est pas pour tout de suite, semble-t-il.
*Prénoms d’emprunt
Si vous êtes inquiet pour un proche ou si vous avez des idées suicidaires, vous pouvez appeler le 3114.
Gratuit, ce service propose une écoute professionnelle et confidentielle, 24 h/24 et 7 j/7, par des infirmiers et psychologues spécifiquement formés.
Écrivez-nous à splann [@] riseup.net et nous vous expliquerons comment nous joindre des documents de façon sécurisée.