« Splann ! » porte plainte après la découverte de collages malveillants à connotation nationaliste et d’extrême droite sur le bâtiment abritant ses bureaux
La Rédaction - 13 mars 2026
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Avec le retour précoce du printemps, fleurissent sur les portes des rédactions bretonnes des autocollants jaunes et rouges au parfum sans équivoque. Dans ces derniers jours menant jusqu’au premier tour des élections municipales, le fond de l’air est décidément brun.
Lundi 2 mars au matin, alors qu’il rejoint nos bureaux guingampais, l’un de nos journalistes découvre des stickers sans équivoque sur la porte de Ti ar vro, maison des associations en langue bretonne qui héberge également une annexe de la radio associative RKB. Tous deux sont siglés d’un mystérieux « Mouvement des patriotes bretons » (MPB).
Si le premier en appelle au « Breiz-xit », néologisme aux accents indépendantistes, le second, plus inquiétant, prétend, dans un confusionnisme propre à cette mouvance, que « le cartel des gauches a donné les pleins pouvoirs à Pétain, le 10 juillet 1940 ». Puis, clairement, de menacer : « Oui, la gauche a collaboré pendant la guerre. Nous en avons des listes entières ! » Une rhétorique d’extrême droite censée masquer la compromission massive de ce courant politique avec l’occupant nazi.

À Carhaix (29), à 50 km au sud-est de Guingamp, des autocollants du MPB ont également été apposés sur la porte vitrée Poher mardi 10 mars, à 21 h 43. Si l’horaire est si précis, c’est que l’acte a été enregistré par le dispositif de vidéosurveillance installé dans la rédaction.
Derrière la porte d’entrée du journal, on devine un homme âgé, la barbe blanche, vêtu d’un manteau sombre et coiffé d’une casquette. Avant de partir, celui-ci réalise un geste semblable à une « quenelle », le geste popularisé par le polémiste antisémite Dieudonné et souvent comparé à un salut nazi inversé.
L’un des trois stickers comporte cette mention lourde de sous-entendus : « Les gauches ont ruiné la France, faut les faire payer… ! »
« C’est la huitième fois que le même individu nous cible depuis 2024 », compte Erwan Chartier. Le propriétaire et rédacteur en chef de l’hebdomadaire centre-breton annonce avoir déposé une quatrième plainte dans la foulée. Outre les dégradations volontaires, notre confrère espère que la justice qualifiera ces actes de harcèlement moral.
Lors d’une précédente vague de collages réalisée dans un contexte d’élections européennes puis législatives, en mai et juin 2024, notre confrère avait été nommément ciblé. Certains autocollants appelaient alors à dresser un « inventaire des collabos » en attendant « l’épuration », tout en renvoyant vers les écrits de l’éditorialiste du Figaro, Yvan Rioufol, qualifié d’« écrivain visionnaire ».
C’est notamment pour ces faits qu’un militant d’extrême droite installé entre Carhaix et Rostrenen (22) devait comparaître ce lundi 9 mars, dans le cadre d’une procédure dite de plaider-coupable. Ne s’étant pas présenté devant le juge, il sera convoqué lors d’une audience publique, le 11 mai, devant le tribunal correctionnel de Brest, précise notre confrère.
« Cela peut paraître dérisoire, mais, à chaque fois, il faut compter plus d’une centaine d’euros de nettoyage pour notre entreprise, sans compter le stress pour l’équipe après toutes les menaces de l’extrême droite dont notre hebdomadaire a été victime depuis 2022 », écrivait Erwan Chartier le 6 janvier dernier.
Si les rédactions de Ouest-France et du Télégramme ainsi que des bâtiments publics sont également concernés par ces actes malveillants et répétés, le cas du Poher s’avère particulièrement préoccupant.
En campagne contre l’accueil de demandeurs d’asile à Callac (22), des militants d’extrême droite ont désigné le journal à la vindicte de leurs lecteurs, à travers leurs sites web et leurs réseaux sociaux. La mèche est allumée le 31 octobre 2022, par Bernard Germain, retrace l’alerte déposée par la Fédération internationale des journalistes et Reporters sans frontières sur la plateforme pour la sécurité des journalistes du Conseil de l’Europe.
Dans un billet, ce candidat du parti Reconquête ! d’Éric Zemmour aux législatives de 2022 qualifie Le Poher de « misérable torchon d’extrême-gauche » et l’auteur d’un reportage de « minable petit collabo » qui soutient les « envahisseurs ».
Les semaines suivantes sont marquées par la réception de courriels et d’appels téléphoniques truffés d’injures racistes et de menaces de mort à l’encontre d’Erwan Chartier. Cette campagne de haine culmine le 20 février avec l’évacuation du journal et la visite de démineurs, à la suite d’une fausse déclaration d’alerte à la bombe par téléphone.
Ces attaques suscitent une vague d’indignation et de solidarité auprès de l’hebdomadaire, qui compte trois journalistes et tire à moins de 6.000 exemplaires. À l’invitation du Club de la presse de Bretagne, 500 personnes dont des représentants de la profession et des élus se réunissent cinq jours plus tard devant la mairie de Carhaix pour défendre la liberté d’informer.
Un an après, les menaces contre le rédacteur en chef reprennent.
Le 31 mai 2024, un ancien candidat du Front national interrompt une conférence d’Erwan Chartier autour du livre Callac de Bretagne ou les obsessions de l’extrême droite française, par la Ligue des droits de l’homme organisée à Rosporden (29). Avant de quitter la salle, l’homme fait un salut nazi en proférant « Heil Hitler ».
Des faits, documentés par une vidéo, pour lesquels ce sexagénaire a été condamné à six mois de prison avec sursis pour apologie de crime de guerre et de crime contre l’humanité. Lors de l’enquête, un exemplaire de Mein Kampf avait été saisi chez lui.
Les mots précèdent toujours les actes. Les membres de Splann ! sont bien placés pour le savoir.
Deux récentes productions documentent les pressions qui entravent quotidiennement le travail des journalistes.
Le premier recensement mené par l’Observatoire des atteintes à la liberté de la presse – auquel participent plusieurs membres de Splann ! – est éloquent. En 2024, sur 91 faits catégorisés à travers la France, près d’un tiers ont été le fruit de personnes en lien avec l’extrême droite. Parmi elles se trouvent sept parlementaires du Rassemblement national.
Dans un rapport paru cette semaine, Reporters sans frontière alerte sur la « succession de prises de position publiques hostiles aux journalistes de la part des politiques [qui] fragilisent le travail journalistique, en particulier à l’échelle locale, où la proximité entre élus et rédactions rend les tensions plus directes et parfois plus brutales ».
L’ONG formule plusieurs préconisations dont la création de comités de liaison consacrés aux violences contre les journalistes au niveau des préfectures. Signe des temps, RSF vient d’ouvrir un bureau spécialisé dans les atteintes commises sur le territoire français un an avant l’élection présidentielle.
Parce qu’il en va, en démocratie, de la protection de la liberté d’informer et du droit de savoir des citoyens, Splann ! se dressera contre toutes formes de pressions.
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