[Info « Splann ! »] Le projet de nouvel hôpital de Saint-Malo remis en question par un important déficit et 12 millions d’euros de dettes
Isabelle Jarjaille - 28 février 2026
En Bretagne, l’enseignement agricole est une affaire privée : 80 % des 15 000 élèves sont scolarisés dans des lycées catholiques ou des maisons familiales…
« Splann ! » dresse un état des lieux de l’hôpital public en Bretagne : des cartographies exclusives et un long travail d’enquête permettent d’évaluer l’étendue des…
« Splann ! » dresse un bilan inédit et détaillé de l’artificialisation des sols sur les côtes bretonnes. Notre enquête révèle comment les bétonneuses passent parfois…
Depuis plus de cinq ans, Saint-Malo et Dinan attendent un nouvel hôpital, comprenant notamment la construction d’un plateau technique neuf à l’entrée de Saint-Malo et la rénovation du centre hospitalier de Dinan.
Vu la longueur du processus, les élus commencent à douter. Face à son opposition au conseil municipal de Saint-Malo, le maire (ex-LR) de la ville, Gilles Lurton, répondait en septembre 2025 que « ces derniers mois, la trajectoire financière n’était pas bonne », comme le rapportait Ouest-France.
Splann ! a pu obtenir des procès-verbaux des conseils de surveillance de l’hôpital qui apportent la transparence nécessaire pour éclairer le débat public.
Il s’agit de documents que nous demandions depuis plus d’un an – notamment dans le cadre de notre enquête sur la casse de l’hôpital public, lire nos explications ici – au Groupement hospitalier Rance Émeraude (GHRE), et qui nous ont finalement été transmis par une source anonyme.
Sollicitée, l’agence régionale de santé (ARS) nous assure par courriel que le « grand projet » de nouvel hôpital à Saint-Malo « n’est pas remis en cause » (lire aussi le volet 3 de notre enquête sur les hôpitaux en Bretagne).
Les échanges internes auxquels nous avons eu accès prouvent pourtant que la situation est inextricable et que le financement du nouvel hôpital, à 445 millions d’euros, est bien remis en question.
Premier coup d’arrêt : le marché public lancé pour la maîtrise d’œuvre « pour la réalisation du nouvel hôpital territorial et de la plateforme logistique du Groupement hospitalier Rance Émeraude » n’a pas été attribué. Raison invoquée : « Décision de l’acheteur, en raison d’un changement des besoins », peut-on lire sur l’avis de marché public. Interrogée sur ce « changement des besoins » et sur le coût de la procédure pour un appel d’offre caduc, la direction de l’établissement et le maire de Saint-Malo, Gilles Lurton, président du conseil de surveillance, ne nous ont pas répondu.
S’agirait-il de s’adapter aux difficultés financières du groupement hospitalier ? À ce jour, sur les 445 millions d’euros prévisionnels du projet immobilier, l’État, via l’agence régionale de santé, en finance seulement 150 millions d’euros. Les 300 millions d’euros restants devraient être empruntés par le GHRE.
Or, la situation financière de l’établissement, présentée en détail dans le procès-verbal des conseils de surveillance de juin et d’octobre 2025, complique les capacités d’emprunt. Dans une note interne, la direction reconnaît, d’après nos sources, que : « Sans aide, la politique de développement par l’investissement est compromise alors même que la vétusté des bâtiments et la dynamique d’activité exigent un investissement urgent et structurant », décrivant « un déficit massif et généralisé » et une trésorerie « en tension extrême ».
En effet, en juin 2025, la directrice financière explique que l’établissement va devoir mettre en place un plan d’échelonnement de ses dettes afin de régler les 12 millions d’euros qu’il doit à ses fournisseurs, le délai de paiement ayant atteint 120 jours en septembre 2025. Elle ajoute que « la priorité est donnée au paiement des salaires » et constate « une dégradation de l’ensemble des indicateurs financiers » avec notamment « une marge brute négative […] qui aggrave l’insuffisance d’autofinancement ».
Ce sont la marge brute et la capacité d’auto-financement qui permettent à un établissement hospitalier de recourir à l’emprunt. Le Conseil national pour l’investissement en santé (Cnis), qui donne son avis sur chaque projet, estime que pour qu’un projet soit soutenable financièrement, le taux de marge brute cible doit être de 6,5 %.
Or, pour l’année 2024, il est de 0,2 % pour le GHRE. Et la capacité d’autofinancement est négative, à moins 2,3 millions d’euros, alors que le Cnis estime qu’il faut que la capacité d’autofinancement soit a minima positive.
Dans le procès-verbal d’octobre 2025, la conclusion est on ne peut plus claire : « La poursuite de l’instruction du projet immobilier est conditionnée par la capacité de l’établissement à renouer avec une dynamique positive en matière d’activité et de recettes. »
L’activité en hospitalisation conventionnelle baisse alors que « des besoins existent sur le territoire » assure la directrice financière en juin. Traduction : les habitants du territoire seraient dirigés vers d’autres structures, pénalisant le GHRE qui voit ainsi ses recettes baisser (lire le volet 2 de notre enquête expliquant la tarification à l’activité).
Le président de la commission médicale d’établissement, le Dr Taurin, cité dans le même procès-verbal, a une explication. « L’activité […] peut difficilement s’améliorer, notamment en raison du nombre de lits fermés, conséquence de la fragilité des équipes », a-t-il indiqué au conseil de surveillance, regrettant « que cette explication n’apparaisse pas dans les présentations financières ».
La réponse de la directrice financière résume peut-être, à elle seule, les injonctions auxquelles est désormais soumis l’hôpital public : « Mme Parthenay Dubois confirme que le capacitaire constitue un facteur clé dans la dynamique d’activité », peut-on lire dans le procès-verbal. « Toutefois elle souligne qu’il est désormais nécessaire de raisonner en termes de marge. Elle précise que l’établissement subit une double pénalisation : d’une part, une baisse de recettes liée à la baisse d’activité, d’autre part une incapacité à ajuster ses charges en conséquences. »
Cette réponse pourrait être complétée par une instruction du ministère de la Santé du 9 octobre 2025, transmise aux agences régionales de santé, « relative à l’efficience et à la performance des établissements de santé ».
L’instruction précise les objectifs financiers à atteindre, notamment un taux de marge brute entre 6 et 8 % et une capacité d’autofinancement positive et écrit clairement que « l’identification d’un risque sur la soutenabilité d’un projet [de construction] doit entraîner une démarche de sécurisation reposant notamment sur une re-priorisation des financements régionaux et/ou sur l’étude de scenarii alternatifs ».
Interrogée pour savoir si le dossier du GHRE pouvait être concerné, l’ARS répond que « des études sont conduites afin d’apprécier l’évolution des équilibres financiers […] Ces travaux s’inscrivent dans un dialogue continu avec l’établissement et ne correspondent pas à une remise en cause du projet, mais à une démarche d’actualisation et de sécurisation avec la perspective d’un schéma directeur immobilier qui sera finalisé au printemps 2026. »
La direction du GHRE n’a pas répondu à nos questions, transmises par courriel. Cependant un message interne, envoyé par la directrice aux équipes le 12 janvier 2026, éclaire son point de vue. Il détaille les étapes à venir, notamment un audit de l’Agence nationale d’appui à la performance « qui portera sur nos organisations médicales, soignantes, logistiques et administratives ». Et ne doute absolument pas de la capacité de l’établissement : « Nous pourrons déposer, en juin 2026, un dossier ‘Grand Projet’ robuste et, nous l’espérons, obtenir la validation finale permettant d’engager la suite des travaux. »
De leurs côtés, des élus locaux, alertés par le syndicat Sud santé sociaux demandent un allongement de l’aide d’État. Emmenés par le député (Ensemble pour la République) Hervé Berville, ils ont obtenu un rendez-vous au ministère mardi 3 mars pour demander une rallonge financière de la part de l’État.