Les Chantiers de l’Atlantique à Saint-Nazaire, une entreprise florissante qui pollue en toute discrétion
Samy Archimède - 31 janvier 2026
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Deux cent vingt mètres de long, 54 suites de luxe et trois grandes voiles en matériau composite. Présenté comme un modèle de réduction des émissions de CO2, l’Orient Express Corinthian, « le plus grand yacht à voiles du monde », doit être livré fin mars. Il quittera ensuite Saint-Nazaire pour entamer sa première croisière.
Depuis quelques années, le carnet de commandes des Chantiers de l’Atlantique, détenus à 84 % par l’État, est plein à craquer. En 2025, pas moins de cinq navires lui ont été ainsi achetés, pour un total de 7 milliards d’euros. Auxquels viennent de s’ajouter, le 29 janvier, six autres commandes, dont deux fermes.
L’entreprise française, qui figure parmi les leaders mondiaux de la construction de paquebots, accumule par ailleurs les contrats de sous-stations électriques (destinées aux parcs éoliens en mer) et de navires militaires. Dont le successeur du célèbre porte-avion Charles de Gaulle, attendu pour 2038.
Une forme olympique donc. Mais plus de bateaux à construire, c’est nécessairement plus de pièces de métal à préparer, plus d’opérations de soudure à réaliser, plus de couches de peinture à appliquer. Autant d’activités qui libèrent dans l’atmosphère des fumées, dont certaines cancérogènes, contenant des particules métalliques et des composés organiques volatils (COV).
Le plus gros danger pour les riverains, ce sont les émissions « diffuses », directement émises dans l’atmosphère, en particulier à bord des bateaux, dans les dernières phases de construction.
En 2024, la préfecture affirme que ces émissions représentaient « plus de 90 % des émissions totales du site ». Or, celui-ci est situé à proximité immédiate de Méan-Penhoët, quartier historique de Saint-Nazaire.
« Il y a quelques années, témoigne Christian Quélard, une digue « anti-bruits » avait été construite pour tenter d’atténuer les effets de l’extension du site industriel vers les habitations. Mais on se doutait bien, poursuit le président de l’association Vivre à Méan-Penhoët (VAMP), que ça n’allait pas arrêter les fumées de soudage. Les fumées, on ne les voit pas, mais on retrouve parfois sur les voitures des traces de peinture venue des Chantiers. »
Alors qu’ils n’émettaient « que » 170 tonnes de COV en 2021, les Chantiers prévoient désormais d’en rejeter jusqu’à 600 tonnes par an. Or, comme le rappelle la préfecture, les indicateurs de santé dans l’agglomération nazairienne sont mauvais. Par ailleurs, les services d’inspection de l’État ont relevé en 2022 et 2023 de multiples manquements de l’entreprise à la réglementation.
Ils lui reprochent notamment d’utiliser des peintures contenant des substances dangereuses et de ne pas suffisamment chercher à les remplacer par des produits moins nocifs. Ou encore de fournir des informations très incomplètes sur les activités de soudage et les fumées qu’elles rejettent.
L’État a donc demandé à l’industriel de mettre en œuvre un programme de surveillance environnementale : les Chantiers de l’Atlantique doivent désormais mesurer, autour du site industriel, les concentrations (dans l’air, les dépôts et les végétaux) de quatre composés organiques volatiles et de trois métaux. Dont le fameux chrome VI, issu de certaines opérations de soudage et classé cancérogène certain (voir notre enquête).
Toujours selon les services de l’État, les Chantiers doivent également vérifier la présence, dans leurs eaux souterraines, de divers polluants : hydrocarbures, composés organiques hydrogénés volatils (COHV), BTEX (benzène, toluène, éthylbenzène, xylènes) et traces métalliques.

Enfin un programme de surveillance environnementale digne de ce nom ? Interrogée par Splann !, la préfecture se félicite d’avoir « élargi le nombre de polluants suivis dans les rejets atmosphériques » et pris en compte les activités de soudage.
David Bréhon, directeur d’Air Pays de la Loire, l’association en charge de la surveillance de la qualité de l’air dans la région, y voit lui aussi un progrès. Mais comment expliquer que les fumées de soudage, omniprésentes dans la construction navale, n’aient pas fait l’objet d’un véritable suivi jusque-là ?
Selon la CGT, certains ateliers loués à des sous-traitants, comme Mécasoud, sont loin d’être irréprochables : « Cet atelier est une zone de non-droit où on ne fait que souder, affirme un représentant du syndicat. Quand on passe devant les portes, on voit un nuage de fumée, mais on n’a pas le droit d’y entrer en tant que syndicat des Chantiers. Les fumées ne sont certainement pas aspirées à la source ! Et c’est le même problème dans certains ateliers de peinture. »
Quant à la CFDT, elle regrette que les représentants des salariés aient été totalement écartés du programme de surveillance environnementale piloté par la direction. « Nous les interrogeons régulièrement pour savoir où en sont les campagnes de mesures d’émissions polluantes et les actions de prévention, mais nous n’obtenons pas de réponses dignes de ce nom », déplore le délégué syndical Jérôme Dholland. Contacté par Splann !, Mécasoud n’a pas répondu à nos questions.
À la source de ce fameux programme de surveillance environnementale, se trouve en réalité un rapport d’évaluation des risques sanitaires commandé par les Chantiers. À sa demande, le cabinet privé Dekra a ainsi défini les activités et les polluants nécessitant un contrôle.
À la huitième page d’un document qui en compte 143, Dekra explique que « ce dossier a été réalisé suivant la méthodologie préconisée dans des guides des ministères de la Santé et de l’Environnement ».
Pourtant, selon l’analyse de l’association Air Pays de la Loire, ce rapport comporte de nombreuses approximations et « conclusions hâtives ». Notamment en ce qui concerne les installations de combustion, dispositif servant à chauffer les ateliers et bâtiments via un système de combustion industrielle.
Le document ne précise ni les flux d’émission des polluants issus de ces installations, ni les valeurs guides de l’OMS, pas plus que les concentrations de polluants mesurées et les stations de mesure retenues.
Résultat : les polluants – oxyde d’azote, particules PM 10, oxyde de soufre et monoxyde de carbone, tous liés à ces installations – sont tout simplement exclus du programme de surveillance environnementale. Or ce n’est pas un sujet mineur, si l’on en croit la CGT des Chantiers : « Tous les navires tournent au fioul quand ils sont à quai pour fournir l’énergie nécessaire à tous les tests. Avec le nombre de navires que l’on fabrique, il y en a tout le temps au moins un qui brûle du fioul. »
Ancien ingénieur informatique devenu spécialiste des pollutions industrielles, Didier Ott a passé au crible les 143 pages du rapport Dekra. Et son verdict est sévère : « L’étude de risque sanitaire sous-estime gravement les potentiels impacts sanitaires des Chantiers : elle limite son périmètre d’étude, dissimule des informations relatives aux matériaux utilisés pour le soudage, ignore les rejets de certaines substances dangereuses et sous-estime la dangerosité des composants des fumées de soudage ainsi que les émissions de COV, de formaldéhyde et d’acétaldéhyde, qui sont des cancérogènes. »
Interrogés par Splann ! sur ces critiques, les Chantiers répondent qu’ils n’ont « pas de commentaire complémentaire à apporter à ce sujet ». Quant aux auteurs du rapport Dekra, ils estiment « acceptables » les risques toxiques et cancérogènes liés aux émissions atmosphériques de l’industriel.
« Comment les services de l’État peuvent-ils valider un rapport mensonger qui sous-estime autant l’impact sanitaire des Chantiers ? », s’interroge Didier Ott.
Questionnée sur la notion de « risque acceptable » avancée par Dekra, la préfecture ne prend pas position : « Selon les modèles et seuils utilisés [par Dekra], indique-t-elle, la probabilité de dommages pour la santé est en-dessous des niveaux à partir desquels les autorités estiment devoir imposer des actions supplémentaires. »

Depuis quelques années, les signes d’une gestion insuffisante, voire défaillante des déchets dangereux s’accumulent aux Chantiers de l’Atlantique.
Deux diagnostics environnementaux réalisés par le bureau d’études Fondasol en 2020 et 2022 font état de fortes concentrations d’hydrocarbures, BTEX, PCB (polychlorobiphényles) et métaux dans le sous-sol (5.990 m3 de terre polluées) et les eaux souterraines.
Ces diagnostics n’auraient été remis qu’en 2025 à la Dreal, l’administration chargée de l’inspection des installations classées pour l’environnement. « Il me semble important que ce type d’informations […] puisse être partagé avec l’inspection des installations classées sans que nous ne soyons amenés à solliciter la transmission de ces éléments », réagissait l’administration en juillet dernier dans un courrier à la directrice du site.
Quant aux 5.990 m3 de terres polluées, elles ont été excavées, puis évacuées en décembre 2024 sans que les services de l’État en aient été informés. Ce qui est illégal, au regard de l’article R181-46 du code de l’environnement. Dans un courrier du 10 avril 2025, adressé à l’industriel et que nous nous sommes procurés, la Dreal établit une longue liste des irrégularités liées à ce transfert.
À défaut d’être exemplaires dans leur gestion des déchets et rejets toxiques, les Chantiers de l’Atlantique pourraient contribuer à financer des campagnes de mesure des pollutions industrielles plus ambitieuses. Comment ? En versant à Air Pays de la Loire, plutôt qu’au ministère des Finances, la taxe générale sur les activités polluantes, comme le permet la réglementation.
C’est ce que font la grande majorité des industriels de la région. Mais les Chantiers de l’Atlantique ont décidé en 2023 de ne plus verser cette taxe à Air Pays de la Loire. Sans en expliquer la raison. Là encore, interrogés par cette association et par Splann !, les Chantiers n’ont pas souhaité motiver ce choix.
Écrivez-nous à contact [@] splann.org et nous vous expliquerons comment nous transmettre des documents de façon sécurisée.